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25 février 2022

Faire ce qu'on aime nous guérit.

Croyez-le ou non, les restaurants Cora fêtent leur 35e anniversaire d’existence cette année en 2022. Oui, oui, j’ai ouvert le premier petit resto CORA le 27 mai 1987. C’était un tout petit bouiboui de 29 places assises situé sur un boulevard achalandé du nord de la grande ville de Montréal. Ce vingt-sept mai 1987 était aussi mon 40e anniversaire de naissance. Maman divorcée avec trois ados sur les bras, j’étais très loin de me douter qu’en ouvrant ce tout petit resto, je recevrais le plus gros cadeau au monde : LA CLÉ QUI ALLAIT M’OUVRIR LA PORTE D’UN AVENIR MIROBOLANT.

Bien sûr, je l’ignorais à l’époque. Tout ce que je désirais c’était de pouvoir nourrir mes enfants, payer notre loyer et travailler assez fort pour que le bouiboui nous apporte l’argent nécessaire à notre survie. Après un divorce sans pension alimentaire, j’ai travaillé en restauration six jours et demi par semaine pendant sept ans, jusqu’à ce qu’un violent « burnout » immobilise mon esprit. Mon père avait dit un jour que j’étais une force de la nature; forte comme un cheval, avait-il ajouté. Dieu merci, mes deux parents étaient déjà morts lorsque le « burnout » étrangla mon esprit. Les pauvres ne m’ont pas vue en petite souris, immobilisée de peur dans sa trappe. J’avais travaillé comme une forcenée lorsque soudain, sans crier gare, l’épuisement s’empara de tout mon corps; je devins incapable de cuire une soupe pour mes enfants, incapable de réfléchir, incapable de réagir.

J’ai passé deux longs mois étendue sur le divan du salon à ne plus savoir qui j’étais ni où j’allais; comme si mon énergie s’était enfuie de mon corps. Heureusement qu’un jour, quelqu’un parla à mon plus vieux d’un docteur qui s’y connaissait en la matière. Je me souviens encore de cette rencontre. C’était un homme très âgé ressemblant beaucoup plus à un antique philosophe en toge blanche qu’à un médecin d’aujourd’hui. Il m’a pourtant dit qu’il n’existait aucun médicament pour guérir une extrême fatigue, juste du repos; beaucoup de repos. Le « burnout », conclut-il, ça se guérit à force de se faire plaisir!

J’étais complètement déboussolée. Comment allais-je me faire plaisir? J’étais incapable de réfléchir à ce sujet. Depuis que j’avais abandonné mes études pour me marier obligée, j’avais traversé 13 ans de déplaisirs quotidiens. Puis, j’avais dû travailler comme une déchaînée pour répondre convenablement aux besoins de mes enfants. Et c’est pourtant eux, ces bienheureux adolescents qui ont trouvé la solution, le remède magique pour me guérir. Maman, pourquoi n’écrirais-tu pas? Tu aimais tellement ça lorsqu’on était petits; tu écrivais même en cachette de papa, la plupart du temps. Pourquoi ne pas essayer maintenant? Je te donne mon cahier à anneaux, de dire le plus vieux. S’il te plait maman, je te prête mes stylos, ajoute sa sœur.

Et c’est ainsi que, ligne après ligne, très tranquillement, deux ou trois petits paragraphes par jour, l’encre a raconté l’histoire du mauvais mariage; l’assassinat de la belle jeune fille que j’étais et la dure survie d’après. De jour en jour, mon corps reprenait vie; comme si les morceaux d’un casse-tête s’assemblaient d’eux-mêmes dans ma tête. Les enfants déposaient des petits plats sur la table du salon; ils me faisaient des thermos de café que je buvais avec de plus en plus de satisfaction. Le vieux docteur allait avoir raison. FAIRE CE QU’ON AIME NOUS GUÉRIT.

Puis un matin, la plume s’est asséchée. Soudainement, je n’avais plus rien à dire. Mon corps et ma tête prenaient du mieux; ils voulaient se lever, aller dehors, voir le soleil et marcher dans l’herbe. En jaquette et en pantoufles, j’ai commencé par sortir la balayeuse de l’armoire et nettoyer le tapis du salon où des milliers de miettes de pain et de biscuits étaient tombés de mes collations. Sur la table basse, trois tasses à café vides attendaient que je les ramasse. Et j’avais le goût de le faire, de nettoyer tout mon campement de fortune, et de ranger quelque part mes précieux brouillons d’écriture. Peut-être qu’en l’écrivant, j’ai fait fondre la montagne de chagrins que je transportais depuis toujours?

Le vieux docteur philosophe avait eu raison : FAIRE CE QU’ON AIME NOUS GUÉRIT. Il m’avait prescrit trois mois et demi de repos, mais je n’ai pas eu à compter les jours puisqu’un miracle est arrivé, un extraordinaire miracle, mille fois plus gros que l’éclosion des premières jonquilles. J’allais bien et je commençais à chercher un endroit dans les alentours où aller prendre un café avec un calepin d’écriture. Et, le surlendemain d’avoir conduit ma Renault 5 pour la première fois, le plus vieux m’annonce qu’il y avait grève des autobus et que j’allais devoir le conduire à Montréal pour une entrevue d’embauche. J’ai tout de suite dit OUI, sans réfléchir et surtout contente de pouvoir enfin être utile à ce grand garçon débrouillard. Je m’en souviens encore, j’avais rougi mes lèvres et tressé mes cheveux en couronne sur ma tête. C’était bon signe.

En traversant le boulevard de la Côte Vertu, dans le nord de Montréal, j’ai soudainement été happé par une affiche de RESTAURANT À VENDRE placardée au premier étage d’un petit immeuble plutôt défraichi. Je n’oublierai jamais ce moment. Je savais qu’il se passait quelque chose dans ma tête, un revirement de situation qui plus tard me ferait penser à Paul de Tarse tombé de son cheval sur le chemin de Damas. J’ai fixé la pancarte et je me suis promis qu’après avoir déposé mon fils, je reviendrais m’informer.

Après sept années à l’emploi d’un très grand restaurant populaire, j’avais acquis une excellente réputation, un poste de direction et un salaire hautement suffisant. Et tous ces gens, patrons, employés et fidèles clients, attendaient mon retour avec impatience. Je l’ignorais à l’époque, mais j’étais quasi irremplaçable. Et voilà que dans un seul instant, ce petit restaurant abandonné, fermé depuis deux longues années, est entré dans ma tête comme si c’était la chose la plus normale à faire. Lorsqu’ils ont appris que je ne reviendrais pas au travail, ils m’ont tous traitée de folle, d’inconsciente et, le pire, « d’encore malade ».

Le miracle, bien souvent, c’est de réaliser que lorsqu’on travaille comme une véritable folle pour atteindre ce qu’on croit être l’idéal, on oublie d’écouter les forces de l’Univers à notre disposition.

Lorsqu’on néglige notre équilibre, nos besoins fondamentaux et notre bienveillante sérénité, l’ultime architecte de nos vies nous ramène à l’ordre. Il fait arriver des miracles aussi souvent que nous en avons besoin pour comprendre. Sans crier gare, sans que nous le réalisions bien souvent, il nous envoie des idées mirobolantes, des rêves prémonitoires et des clés magiques.

Le plus grand miracle à m’être arrivé, c’est d’avoir cru, sans vraiment comprendre, tout ce que cette affiche de RESTAURANT À VENDRE avait à me dire.

Cora

❤️

 

 

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