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11 février 2022

J'ai ressuscité mon père pour lui dire que je l'aimais.

Oui, oui, en enjambant mes deux kilomètres de marche, j’ai ressuscité mon père pour lui dire que je l’aimais. Ne lui ai-je jamais dit? Et pourtant ce matin, connaissant par cœur mon parcours, je le voyais devant moi, traverser la petite cuisine de Caplan. Son immense corps, léger comme une plume, avançait entre nous tel un fantôme d’homme oublié. Il ne parlait presque jamais à maman, et elle-même l’ignorait la plupart du temps. Je me souviens de cette affreuse tristesse accaparant nos jeunes existences et celles des deux adultes s’appelant Papa et Maman. Que faisaient-ils au juste dans nos existences à part nous nourrir? Comme les poules et leurs grains chaque matin, la vache et son foin, et le chien et son os de ragoût.

Bien souvent, j’étais triste de voir mon père, en soirée, ouvrir d’un clic une petite boîte de sardines. Je savais qu’à coup sûr, maman riposterait. Le traitant d’affamé, bien souvent de trop gros. « D’aussi gros qu’une montagne », dirait-elle à la voisine Berthelot, le lendemain. Ensuite, papa sortait de la dépense la grosse boîte rouge de biscuits soda Christie. Puis il ouvrait la porte vitrée du buffet et y prenait l’assiette rose de grand-maman, sa mère. Je savais qu’il avait toujours un petit creux en soirée; comme si un vorace chagrin dévorait ses intérieurs. Avec ses gros doigts, papa étalait sur chaque craquelin deux petites sardines étêtées et égouttées de leur huile. Puis, avec sa grosse patte, il saisissait la cargaison et la menait dans sa bouche grande ouverte. Et moi j’entendais à chaque bouchée le « crouch crouch » des sardines avalées tout d’un coup. Ne lui ai-je jamais dit que je l’aimais?

Souvent, la toute petite grimpait sur le gros corps de papa étendu sur le divan. Assise à cheval sur son ventre, elle agrippait de chaque côté le tissu de sa chemise et donnait des coups de talons à ses chairs déjà meurtries d’exister. Hop-là! criait frérot en essayant d’attraper au lasso la tête de la petite ou le gros pied enflé de papa. Et maman piquait sa crise, m’ordonnant de mettre fin à ce cirque.

Ne lui ai-je jamais dit que je l’aimais? Et pourtant, la tête sous l’oreiller, je pleurais comme une madeleine lorsque, la nuit venue, j’entendais maman déverser sa hargne dans son pauvre cœur. Je pleurais encore lorsqu’il partait le lundi matin avec sa valise de commis voyageur. Je savais que chaque fois, cinq longs jours passeraient avant qu’il revienne. Ne lui ai-je jamais dit que je l’aimais?

La veille de chaque départ, lorsqu’elle devait repasser les chemises de papa et ses deux pantalons, j’entendais maman rouspéter contre sa grosseur. La pauvre devait s’y prendre à deux fois pour étendre une jambe sur la planche à repasser sans compter la fourche, les poches et l’immense tour de taille de son époux. Elle rageait en étendant sur chaque largeur de tissus un carré de lin imbibé d’eau pour que la vapeur aide à lisser le tissu.

— Toute une aventure, dirait madame Berthelot le lendemain de son départ.

Et maman vidait son sac de douleurs devant cette auditrice dont le mari était maigre comme un manche à balai et instituteur à la petite école du village.

Ne lui ai-je jamais dit que je l’aimais?

Que savais-je de l’amour à cette époque? Qu’en sais-je aujourd’hui? Tout comme je pleurais en cachette lorsque papa était triste, j’ai sangloté en silence toute ma vie lorsqu’il me fallait affronter mon trop-plein de solitude.

 

Toute jeune, je me doutais qu’il manquait l’essentiel entre mes parents. J’examinais nos voisins et je savais que chez nous, l’affection entre les époux était absente. Il manquait les becs derrière les oreilles que monsieur Berthelot faisait à sa Laurette; les sourires coquins entre époux et leurs fréquents week-ends au chalet sans leurs enfants. Même frérot qui prétendait tout connaître, avait dit à grand-père Frederic que papa amenait la tristesse avec lui chaque vendredi lorsqu’il revenait de voyage. Sans que nous le lui demandions, maman disait à peu près la même chose que grand-père. Selon ses dires, c’est l’école qui nous apprendrait l’essentiel. Savait-elle seulement ce qu’était l’essentiel?

 

Puis un jour, papa revint de voyage et m’appela COCO.

C’était un tout petit mot aussi chaud que les oreilles d’un chat. Lorsque je l’entendis pour la première fois, mon cœur a tremblé de bonheur. Comme si la patte du chat était venue elle-même s’installer dans ma main. Toute une semaine durant, ce tout petit mot me rappelait la figure de papa; ses yeux allumant une étincelle dans les miens. Ne lui ai-je jamais dit que je l’aimais?

Puis, un jour, nous avons quitté les falaises orangées de mon enfance. Et la même tristesse s’est installée avec nous à Mont-Joli, puis à Sainte-Foy près de Québec, puis en banlieue de Montréal, et finalement à Sainte-Adèle dans Les Laurentides, jusqu’à la mort de papa. Et je suis devenue, moi aussi, une adulte manquant de gentils becs derrière les oreilles.

J’ai appris à ses funérailles la triste histoire d’amour de maman avec un protestant que la religion catholique d’alors lui avait interdit d’épouser. Et mon pauvre papa qui l’aimait comme un fou n’a jamais pu conquérir son cœur. Ne lui ai-je jamais dit que je l’aimais?

Il arrive que l’on sacrifie toute une vie dans l’attente de quelques câlins. On imagine l’amour gros comme une montagne. Et, à force d’attendre, on devient soi-même la montagne jamais assez grande pour contenir l’amour manquant dans notre pauvre cœur.

Je n’ai jamais vraiment appris à dire « je t’aime ». Et toute ma vie ces mots manquants, non prononcés, n’ont fait qu’alourdir ma tristesse.

Mais aujourd’hui, peut-être à cause de la SAINT-VALENTIN, l’idée m’est enfin venue de ressusciter mon père pour lui dire que je l’aimais.

Je t’aime papa chéri. Tu as été mon premier amour et peut-être, je ne l’espère point, seras-tu aussi mon dernier. Envoie-moi de là-haut un ange voulant se matérialiser; un cœur bienveillant, un beau Valentin que j’aimerai autant que je t’ai aimé.

Ta Coco chérie.

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