Les restaurants Cora embauchent, faites partie de l’équipe!
 | 
29 avril 2022

L’autre soir, j’avais trente ans

L’autre soir, j’avais trente ans et j’étais assise sur le lit conjugal, droite comme un « i », avec devant moi, les joues noires de la nuit épiant mes gestes à travers l’unique fenêtre de la chambre. Sur mes genoux, une bible pour enfants, imprimée en grand format, et sur laquelle quatre feuilles lignées d’écolier attendaient que j’y déverse mon chagrin. J’hésitais, j’avais peur et je craignais l’époux colérique qui clamait à cœur de jour que les femmes ne sont pas faites pour écrire. Il détestait que je puisse sortir de ma tête des paragraphes qu’il ne pourrait jamais lire ni comprendre. Par prudence, je cachais mes écrits, mes stylos et tout crayon ne faisant pas partie du matériel scolaire des enfants.

Treize années de mariage et trois jeunes enfants m’avaient appris à garder la paix dans le logis. Je me taisais, je cuisinais, je nettoyais, j’aimais mes bébés et j’obéissais au maître des lieux. Téléguidée par un quelconque ange dont j’ignorais le nom, je divertissais mes petits en leur lisant la Bible. Lavés, peignés et parfumés de talc, les trois s’assoyaient autour de moi sur le tapis du salon. Ils m’interrompaient souvent, me posant mille questions concernant la vie des premiers apôtres et les paraboles de Jésus. Je me souviens particulièrement de l’histoire du pauvre Lazare, mort et enterré, puis revenu à la vie. J’étais, à cette époque, très loin de me douter que moi aussi, un jour, je sortirais de mon triste tombeau.

Quelquefois, pour adoucir mon sort, j’essayais d’être encore plus gentille que la gentillesse. Et l’époux grondait de plus belle. Il essayait de me mater, de me soumettre à son autorité. Mais ma docilité le mettait hors de lui et je ne lui résistais jamais. Le Dalaï-Lama aurait été fier de moi s’il m’avait vue, lui aussi, à travers la fenêtre de la chambre.

Même si j’étais la seule des trois belles-filles capable d’écrire à la belle-mère dans sa propre langue, l’époux ergotait. Il voulait savoir ce que j’écrivais; si je me plaignais.

Souvent l’après-midi, je m’assoyais sur le petit balcon du troisième étage. J’essayais de réfléchir à ma vie, mais tout s’embrouillait dans ma tête. Chaque fois, mes peines et mes espoirs entremêlés se perdaient dans le bruit assourdissant de la circulation urbaine. Parfois, j’implorais les oiseaux des villes de transporter mes messages à des amis imaginaires. Une fois, un écureuil sorti de nulle part a sauté sur mon balcon. J’ai tout de suite voulu le flatter et ses dents se sont agrippées férocement à mon pouce. Sauf pour mes bébés, il m’était facile de conclure que, dans ce monde allophone, personne ne m’aimait.

Comme dans l’histoire de Cendrillon, les belles-filles acariâtres se réjouissaient de mes malheurs. « Quelle idée, épouser une étrangère! » clamaient-elles à qui voulait l’entendre. « Certes, elle parle notre langue, elle cuisine notre nourriture, mais que connaît-elle de notre mentalité? »

Dans le quartier grec du centre nord de Montréal, la vie avançait cahin-caha et un jour la belle-mère arriva de Grèce. Insistant pour vivre avec sa nouvelle belle-fille, j’étais certaine que mon inconfort quotidien allait augmenter de quelques crans à l’échelle de Richter. Même le beurre sur la table la contrariait; la quantité de camomille que je mettais dans sa tasse, la pliure des feuilles de vigne, l’orzo trop pâteux, l’agneau trop cuit. Elle chialait sur chaque détail à son enfant préféré : lui, mon époux.

Pourtant, il m’arrivait de l’aider à laver son énorme corps, assis sur un tabouret dans la petite salle de bain du logis. Je me souviens encore aujourd’hui comment je devais savonner les plissures de son cou, ses oreilles caverneuses et ses larges épaules. Prendre dans ma main ses lourdes mamelles, frotter son gros ventre, ses épaisses cuisses et ses longues jambes sur lesquelles une mousse savonneuse dégoulinait et s’immisçait entre ses orteils biscornus. Son corps bien asséché, je démêlais et peignais ses longs cheveux encore tout noirs et je badigeonnais son visage d’une crème antirides rapportée de Thessalonique.

Dans ces rares moments d’intimité, j’ai souvent eu l’impression que ma vie misérable n’était rien en comparaison de ce que cette femme avait enduré. Je connaissais son histoire et étrangement, je l’aimais. J’aimais son cœur résilient malgré de nombreuses épreuves affligeantes : perte de ses trois époux, son enlèvement par des soldats rebelles, viols à répétition, éloignement de ses enfants et misère noire durant de longues années, jusqu’à ce qu’elle puisse rejoindre ses trois fils dans notre bon Canada.

Quelques fois, avant de lancer la pierre à l’une ou à l’autre, il est bon d’en apprendre sur leur vie, de savoir dans quelle marinade elles ont macéré.

Cora

chevron-down