Les restaurants Cora embauchent, faites partie de l’équipe!
 | 
15 avril 2022

Le paradis, sa grande porte et Saint-Pierre en pantoufles roses

Le besoin d’écrire frappe tellement fort certains jours qu’il est capable de tirer un rêve du néant et le rendre réel. Alors j’empoigne mon bloc-notes et le stylo toujours à la même place sur la table de chevet, et j’essaie de transcrire le plus rapidement possible tout ce qui m’apparaît lorsque j’ouvre les yeux. Ainsi, ce matin, j’émerge de sous l’édredon, j’ouvre grand les yeux et je vois une immense et très haute double porte rouge à poignée dorée. Où suis-je donc? Gardant mes pieds au chaud, j’active mes neurones. La réalité de ce rêve me semble impossible à décrire.

Je suis sur une route étroite, je ne vois rien derrière moi, mais je suis certaine que je me déplace depuis longtemps. Comme si j’avais marché toute une vie durant. J’avance sur une espèce de muraille de Chine invisible. Levant la tête vers le ciel, je peux presque toucher un nuage. Cette route est comme un tunnel, un long couloir à ciel ouvert où s’affichent, ici et là, de grands tableaux illustrant des morceaux de ma propre vie, des tableaux animés ressemblant à des écrans géants de ciné-parc où tout bouge; je peux ressentir des émotions, entendre des bruits et même ma propre voix changeante à mesure que j’avance en âge.

Là, à ma droite, tête première, je me vois sortir des entrailles de ma mère. Des mains de femme m’accueillent, toute rouge et gluante, et me plongent dans une bassine d’eau tiède. Puis, je me vois, rampant sur le prélart jaune de la cuisine, mes petits doigts essayant d’agripper les grenailles de nourriture tombées de la table. Plus loin, j’aperçois maman tellement jolie, berçant frérot sur la galerie de Caplan. Plus tard, elle est dans la cuisine, découpant dans un vieux drap de longs rubans de tissus, momifiant ses mains couvertes d’eczéma, enroulant chaque doigt avec des bandelettes de tissus serrant ses chairs. Et plus loin, je l’entends pleurer lorsqu’elle plonge ses mains dans un lavabo d’eau bouillante.

J’avance et je vois grand-père Frédéric venir à la rescousse de sa fille avec, pour les enfants, un gros sac brun rempli de noisettes. Il est assis par terre avec nous et je l’entends nous apprendre que lorsque la lune est rouge, il fera chaud le lendemain; lorsque la terre gèle avant l’arrivée de la neige, les érables vont couler à flots au printemps. Et plus loin, c’est l’été. Nous voilà sur la grève, lui et moi. Pour me faire peur, il enroule autour de son cou quelques longs foulards d’algues brunes et sautille en criant comme un cormoran affamé.

Sur plusieurs tableaux, je vois mon père partir et revenir tellement souvent avec sa petite valise de commis voyageur. J’entends Mario Lanza (ténor américain, 1921-1959) chanter à tue-tête dans le salon lorsque papa pleure. Encore plus loin, deux petites filles jouent dans un carré de sable, deux têtes blondes frisées comme des moutons, et un grand fanfaron qui essaie de leur faire accroire que le bonhomme sept heures existe encore.

Que m’arrive-t-il? Un ange aurait-il filmé ma vie pour me la rappeler à l’heure fatidique? Suis-je vraiment en route vers l’au-delà? Et tous ces tableaux animés, vont-ils plaider ma cause ou l’empirer? Ai-je vraiment vu la grande porte du paradis?

Je n’ai jamais parcouru Compostelle et pourtant, le temps d’un instant, j’ai l’impression de m'y trouver avec un ange me tenant par la main. Heureusement, car quelques pas plus loin, une grande tristesse s’empare de moi. Je me vois en robe de mariée, le ventre déjà grouillant de vie. Je pleure lorsque, sur le perron de l’église, mon époux enlève son anneau de mariage. Dieu merci, l’ange me tire la jaquette et j’avance en âge. Comme par magie, dans plusieurs tableaux, je vois mes trois enfants grandir. Tous les quatre soudés ensemble, nous travaillons, nous survivons et nous réussissons. Je porte très souvent une veste blanche de cuisine. Je souris, je suis heureuse parce que j’aime faire plaisir au monde; j’aime surtout créer de nouveaux plats pour éblouir la galerie.

Cette longue route mène-t-elle vraiment au paradis? En suis-je encore très loin? Je redresse mes oreillers et j’allume une petite lampe pour éclairer mon bloc-notes. Dehors, la nuit roupille à poings fermés. SUIS-JE EN TRAIN DE RÊVER OU D’IMAGINER UN RÊVE? L’édredon en pagaille trahit ma quiétude. Un pied devant l’autre, j’avance pourtant. Lorsque j’entends des bruits de tonnerre violenter mon égo, j’ai peur et j’essaie de prier. Sur l’écran magique, je me vois implorer le grand manitou. Et, lorsque tout va bien dans ma vie, lorsqu’un soleil éblouissant inonde mes désirs, je néglige sa divine présence dans mon cœur.

Que puis-je faire? Ma route avance dans le ciel, cahoteuse, grimpante et descendante au rythme du tassement des nuages. Suis-je sur la bonne voie? J’ai peur d’être encore très loin du paradis, et encore plus peur d’être trop près de cette immense porte aussi rouge que le feu de l’enfer. L’ange pose sa main sur mon épaule. Que sais-je de cet endroit paradisiaque? J’essaie de me rappeler les consignes du Petit Catéchisme de mon enfance et tout s’embrouille dans ma caboche. Le paradis existe-t-il vraiment? Je me questionne. Ai-je été une bonne personne, une bonne mère? J’avais toujours une excellente raison pour trop travailler.

Glacée d’effroi, une pluie acide tombe dans mes yeux et tous les tableaux de ma vie s’embrouillent. Suis-je déjà morte? En route vers le jugement dernier? Et voilà que tout d’un coup, quelque chose se passe. La poignée dorée bouge, elle grince et tourne sur elle-même. Je tremble, je ne suis qu’une vieille femme quêtant encore un peu de paix. Une minute, une heure, une éternité, un silence immaculé emprisonne l’espace. Ma tête cherche à s’enfuir, à plonger dans un océan de requins, à se cacher au fond des mers. Puis soudainement, aussi lourde que tous les péchés du monde, la haute double porte rouge s’entrouvre devant une immense foule. Je panique, je me croyais toute seule sur la route. Où suis-je? Que va-t-il se passer?

Un vieillard de mille ans m’apparaît. Il avance vers moi en toge blanche et pantoufles roses. Il s’immobilise. Lorsque ses yeux s’enfoncent dans les miens, mon cœur se fendille en mille morceaux. Puis l’ancêtre étire son cou, ouvre ses grands bras et embrasse l’âme de la foule. Je frissonne d’espoir. Serais-je du lot des élus? Et comme s’il m’avait entendue, la bouche craquelée de Saint-Pierre dépose en chacun de nous un ultime viatique, une absolution bienheureuse :
-« Entrez, mes enfants chéris. Ici, il y a de la place pour toutes les âmes du monde. »

Cora

chevron-down