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30 juin 2022

Le pilote de brousse, l'hôtesse de l'air et moi

Je vous raconte aujourd’hui une magnifique histoire de peur, d’amitié et de courage qui s’est passée le dimanche 5 juin dernier. Vous devez d’abord savoir que j’ai une peur bleue des hauteurs, même de monter trois étages de marches à l’extérieur d’un triplex. J’ai eu peur de grimper dans une échelle pour secourir le petit chat de mes enfants, peur des quatre marches d’un escabeau pour changer une ampoule électrique ou pour installer l’étoile de Noël au faîte du sapin. Toute ma vie, j’ai eu peur de m’assoir sur une balançoire, peur de tous les manèges des parcs d’attractions, et tout spécialement de la grande roue. Je me souviens, il y a quelque vingt ans, alors que je visitais la ville de Toronto avec mon premier petit-fils qui avait 14 ans à l’époque, j’ai cédé à sa demande de monter tout là-haut pour visiter la Tour CN, à 342 mètres d’altitude. Le jeunot voulait absolument accéder au fameux plancher de verre nous permettant d’apprécier sa hauteur et le vide sous nos pieds. Un trajet en ascenseur de 58 secondes à une vitesse de 22 km/heure.

Je m’en confesse, je n’ai pas été capable d’avancer sur le fameux plancher de verre ni d’accéder, quelques mètres plus haut, à l’observatoire extérieur pour profiter d’une vue à 360 degrés sur toute l’agglomération torontoise. J’étais terrifiée, immobilisée de peur, et mon ado a eu l’occasion de rire de sa grand-mère à gorge déployée. Lui qui me croyait son héros, il venait de découvrir ma faille. Et nous en rions depuis.

J’ai été élevée sur le plancher des vaches, les deux pieds sur la terre ferme et rougeâtre de ma Gaspésie natale. Nous habitions une petite maison plain-pied juste à côté de la grande maison blanche de grand-père Frédéric. Bien plus tard, j’ai gagné ma vie, les deux pieds bien ancrés dans des cuisines de restaurants devenus tellement populaires que nous avons dû en établir un peu partout dans notre grand pays. J’ai donc voyagé à satiété, le corps bien au chaud dans des avions plus confortables que mon propre logis. Je vous le jure, il y a seulement dans les bras de ces grands oiseaux d’acier que je n’ai jamais eu peur des hauteurs.

Et depuis, l’eau a coulé sous les ponts. La retraite s’est pointé le nez, suivie de près par sa copine vieillesse, et ensemble nous avons traversé une pandémie mondiale amplement capable de chambouler mon ancienne façon de vivre. Oui, oui, comprenez-moi bien, je n’ai pas changé de nom, mais j’ai drôlement ralenti mes transports. J’ai appris à me détacher du quotidien de l’entreprise, à vivre comme tout le monde, à prendre le temps d’admirer le paysage, à rencontrer des amis, à boire des cafés, à discuter de tout et de rien, à créer des liens et à être tellement heureuse de vivre à la campagne, tout simplement.

C’est donc ainsi que j’ai rencontré deux magnifiques êtres humains qui sont vite devenus de très bons amis pour moi. Lui, le pilote de brousse à la retraite de l’enseignement et elle, la jeune hôtesse d’Air Transat sillonnant le ciel plusieurs fois par semaine entre Montréal et Paris. Lui, ingénieux colosse à tignasse blanche, nous parle de son jouet volant qu’il utilise pour cartographier la planète. Elle, astucieuse force de la nature, est capable de me convaincre d’accéder aux bienfaits de la nouveauté. Tous les deux se berçant dans le vaste ciel, ils m’ont donc convaincue de goûter à l’ultime sensation d’être portée par le vent.

Et j’ai promis d’y penser. Comme si je plantais des graines de poison dans le terreau de ma tranquillité. Pendant deux longues semaines, j’ai réfléchi à ce tour d’avion et à mille prétextes pour ne pas me rendre à la petite piste d’atterrissage ce fameux dimanche 5 juin. Dix fois j’ai composé le numéro du colosse pour lui servir un joli mensonge et j’ai reculé. J’ai essayé de convaincre l’hôtesse de l’air que j’avais mal au dos, mal au ventre, mal au cœur et mal à mon courage qui gigotait d’anxiété.

Comment diable mes deux amis pourraient-ils comprendre que j’ai une peur panique irrationnelle d’être en hauteur ou face au vide? Toute la journée du samedi 4 juin, j’ai tourné en rond dans ma grande maison plain-pied. J’ai essayé de méditer, de faire quelques mouvements de yoga. J’ai respiré profondément, je me suis couchée sur le tapis du salon, les bras en croix. J’avais peur. Tellement peur. Et si l’avion s’écrasait? Je ne suis pas prête à disparaître. Et patati et patata, la noirceur a envahi mon habitacle. J’ai avalé des sauterelles pendant quelques heures avant de sombrer dans un rêve gargantuesque. Oui, oui, en veste blanche et grosse toque de chef, je préparais un immense buffet à déjeuner pour trois cents personnes. Ma nuit s’est finalement passée à tourner des omelettes jusqu’à ce que l’aube éclaire ma chambre. Le cadran s’est mis à se lamenter à six heures pile. J’étais déjà assise dans la cuisine en coton ouaté orange, visible de loin.

Le départ de l’avion est prévu pour 9 h. J’allume en vain dix fois mon cellulaire pour essayer de dire au pilote : « Claude! Quelque chose arrive, je ne peux m’y rendre, excuse-moi ». J’entends mon cœur battre à gros bouillons. Aurai-je perdu l’adresse du petit aéroport de campagne? J’avance à reculons vers ma Mini Cooper déjà inondée de soleil. Je mets le contact, l’engin ronronne. Je suppose que tout va bien.

L’hôtesse de l’air arrive aussi calme qu’une étoile s’installant dans la noirceur de la nuit. Tout va bien! Le colosse m’aide à grimper dans le très petit appareil Cessna 172 monomoteur construit en 1987, l’année d’ouverture de mon premier petit resto de déjeuner. C’est certainement un signe que tout ira bien. Le moteur crachote, l’ossature tressaute et le pilote lance des clins d’œil à l’hôtesse de l’air. Il sait que j’ai peur, mais il ne le montre pas. Il nous coiffe chacun d’une grosse paire d’oreilles parlantes. Il sourit et le son de sa voix me calme.

L’avion se soulève. Les arbres s’éloignent et, soudainement, le ciel nous embrasse. Je vole, je plane, légère comme une plume. Dans les Laurentides où nous sommes, la terre m’apparaît telle une immense forêt trouée d’éraflures bleutées. Il me semble facile d’agripper un nuage ou peut-être la crinoline d’un ange. Un long moment, nous nous laissons porter par le vent. Nous traversons quelques nuages quasi transparents.

Et voilà que soudainement, la tête du pilote fait un demi-tour vers sa gauche et le nez de l’avion tourne aussi, dans la même direction. L’engin trace un cercle presque complet. Je ne suis pas aux commandes, mais j’essaie de comprendre. Il me semble que nous détricotons notre parcours. « Ça ressemble à ça », de dire le pilote en souriant. Nous redescendons sur terre.

Grâce à l’amitié de deux généreuses personnes qui ont bien voulu accepter de partager leur passion avec moi, j’ai découvert une merveilleuse façon d’admirer le ciel et la terre. Et j’ai vaincu ma peur déraisonnable des hauteurs. J’ai osé dire oui, je me suis rendue à la piste de départ, je suis montée dans l’avion et, plus important,  J’AI ÉTÉ CAPABLE DE ME FIER ENTIÈREMENT À QUELQU’UN D’AUTRE QUE MOI-MÊME POUR ASSURER MA SURVIE! ALLÉLUIA!

Cora

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