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1 janvier 2023

Les fameuses résolutions du Nouvel An

J’ai appris très tôt ce qu’étaient les résolutions du Nouvel An. Des tas de petites choses à faire absolument pour améliorer ma condition. « Surveille ton allure en perdant quelques livres », disait la tante Magella. « Sois plus gentille », disait papa, « et aide maman sans qu’elle doive te le demander ». Grand-père Frédéric était le seul à m’encourager à lire. Il collectionnait les coupures de journaux pour me les donner. C’est aussi lui qui incita grand-mère à me donner son petit dictionnaire pour que je puisse améliorer mon vocabulaire.

Ce dont je me souviens de cette époque, c’est d’une persistante impression de ne jamais être félicitée pour quoi que ce soit. Sauf, faut le dire, la religieuse, enseignante de français au primaire, qui avait dit à maman devant moi que j’écrivais très bien, mais que ma page de composition était chaque fois bourrée de fautes.

Dieu merci, je me suis mise à lire à outrance pour améliorer mon vocabulaire. À l’adolescence, je me souviens, dans mon lit chaque soir, j’épluchais le gros dictionnaire Larousse et je recopiais dans un calepin chaque mot que je ne connaissais pas. Au collège, j’étais devenue la plus sérieuse des jeunes filles parce que j’avais un but : améliorer mon écriture et devenir écrivaine. Peut-être est-ce à cause de cette trop grande passion que mon rêve s’est effondré. À cause surtout de ma totale ignorance des choses qu’une mère aurait dû apprendre à sa fille. Tel un gâteau dont on aurait oublié la poudre magique, le mariage obligé qui s’en est suivi fut un total fiasco. Et pourtant, la vie, tel un fleuve agité de toutes parts, continua de descendre vers l’océan, entraînant avec elle bambins magnifiques, amers chagrins et minuscule houle d’espérance.

En 1980, pauvre comme Job, je devins pourtant la plus heureuse des femmes libres de ce monde. Je me souviens, j’avais 33 ans, trois enfants quasi-ados et « un avenir mirobolant devant nous », m’amusais-je à leur promettre. Incapable de trouver du travail à la hauteur de mes diplômes d’études datant déjà de 15 ans, j’avais vite été engagée en restauration, comme la plupart des mères monoparentales du temps.

À cette époque, mes premières listes de résolutions m’incitaient toutes à perdre du poids, à faire de l’exercice dans un gym ou à stationner mon auto à cinq rues du resto pour marcher deux fois par jour la distance. Certes, je devais améliorer mon apparence, m’habiller mieux, être plus en forme, augmenter mon salaire et, avec le temps, vivre dans un meilleur logis.

Consciencieuse et vaillante, de simple hôtesse à l’accueil, on m’a promue gérante de soir, puis gérante de jour et, 10 mois plus tard, gérante générale d’un immense restaurant populaire ce qui m’obligea à être sur place six jours et demi par semaine. Quelques années passèrent à renflouer ma liste d’objectifs anodins puis un jour, une serveuse m’apporta un magazine oublié dans la section des gros clients d’affaires du midi. Elle ne savait pas quel client l’avait oublié. J’attendis donc quelques jours sans qu’il soit réclamé. Sept jours plus tard, je m’endormis transformée et heureuse.

Le précieux magazine contenait les résultats d’une fascinante étude menée par des chercheurs de l’Université Harvard de Boston; une étude en lien avec l’action d’écrire ses objectifs. Ils ont démontré que le 3 % des étudiants qui avaient écrit leurs objectifs de carrière tout au long de leurs études gagnaient en moyenne un revenu 20 fois plus élevé que le 97 % restant. J’ai aussi lu que ce 3 % d’étudiants avaient en commun d’être avides d’apprendre et décidés à aller plus loin.

Une main divine venait de me planter une graine dans la tête. J’allais être beaucoup plus sérieuse et proactive parce que j’étais moi aussi avide d’apprendre et décidée à tout faire pour améliorer notre situation. Après quelques recherches sur le sujet, je me suis familiarisée avec la puissance que génère le mouvement d’écriture. « Écrire nos objectifs sur le papier, c’est mettre notre futur en mouvement; c’est un acte qui rend nos objectifs réels et tangibles. » J’avais copié, un peu partout dans mes écrits, cette phrase d’une éminente spécialiste nommée Henriette Anne Klauser.

Début 1984, toutes les résolutions de ma liste s’étaient drôlement remplumées. Tels de braves soldats prêts à gagner la guerre, elles étaient toutes cohérentes avec la création de notre propre petit commerce. J’ai encore ce document préservé quelque part. Entre autres, j’avais succinctement décrit l’ébauche d’un petit commerce que nous aurions un jour, les enfants et moi.

Je m’en souviens tellement. Un genre de café-viennoiseries, gâteaux maison, scones et biscottis. Nous appellerions ça « La Clownerie ». On vendrait aussi des gâteaux d’anniversaire et des costumes de clowns pour les enfants. J’en cousais depuis toujours de très beaux pour mes marmots et les mamans d’il y a trente ans n’avaient déjà plus le temps d’en faire.

Une graine a pourtant germé et nous avons dû attendre jusqu’en 1987 pour qu’elle s’impose à nos yeux éblouis. Il s’agissait d’un petit bouiboui offrant de magnifiques déjeuners avec un gros soleil jaune, que j’avais moi-même dessiné, comme marque de commerce.

Après l’ouverture de ce premier petit resto, la liste d’objectifs devint de plus en plus sérieuse, de plus en plus bourrée de colonnes chiffres à dépasser. En janvier 1994, alors que les enfants et moi exploitions déjà neuf restaurants et que nous nous apprêtions à devenir franchiseurs, ma fameuse liste de résolutions est carrément devenue UN PLAN D’AFFAIRES ANNUEL.

Sans vraiment le réaliser, nos personnalités individuelles ont été englouties dans ce palpitant tsunami. Chacun d’entre nous ayant la cruelle mission d’être le meilleur. Et nous l’avons été, je suppose, cumulant notoriété, multiples prix d’excellence et revenus satisfaisants. Puis tranquillement, aussi naturellement que les lourdes branches penchent vers la terre, je me suis retrouvée sur la voie d’évitement, en retrait pour en laisser passer un autre, c’est-à-dire celui qui dicte le plan d’affaires annuel à sa cohorte de professionnels. Et il le fait très bien, même ces années-ci et malgré les conséquences de l’horrible tremblement du monde de la restauration.

Quant à moi, réfléchir me fait mûrir et écrire s’occupe du reste! L’infinie sagesse de l’univers aménage mes journées. Certains matins, j’avance tel un funambule entre deux gouffres. Quittant un paragraphe, je me tiens prête à sombrer. Je tente d’agripper une étoile et c’est le vent qui me sauve. Je n’ai plus besoin de planifier quoi que ce soit. Plus besoin d’écrire des résolutions ou de faire des promesses. À chaque aube, je n’ai qu’à attendre que le soleil se lève et qu’il daigne, encore un jour, me garder vibrante d’espoir.

Cora

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