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22 avril 2022

L’extraordinaire sachertorte

« Faites en sorte que vos actes soient garants de votre valeur, mais méfiez-vous constamment des pièges terribles de l’orgueil et de la vanité qui risquent de nuire à votre succès ». — Og Mandino

J’ai jadis expérimenté la brutalité de cette maxime. Je me souviens, c’était vers la fin d’octobre et on venait d’ouvrir un troisième restaurant avec, le long de la devanture, une vingtaine de citrouilles transformées en sorcières sous les couteaux de nos jeunes cuisiniers. Plutôt fière, je me pavanais dans le resto lorsqu’un étrange nouveau client m’invita à m’assoir et me raconta l’histoire d’un gâteau de son pays capable d’impressionner les clients les plus capricieux.

« Le gâteau sachertorte est une œuvre d’art », renforça l’inconnu après m’avoir expliqué de long en large la recette de ce gâteau étagé au chocolat moelleux garni de confiture d’abricot et recouvert d’une délicieuse glace au chocolat.

Un peu gênée de lui offrir notre renversé aux ananas comme dessert du jour, je me suis promis d’essayer de reproduire ce gâteau le soir même, à la maison. Curieuse et audacieuse, c’est ce que je fis une bonne heure après avoir recherché dans plusieurs livres de cuisine la recette exacte du fameux chef-d’œuvre viennois.

Comme j’avais sur place tout le nécessaire, je mis une nouvelle cassette d’Andrea Bocelli dans le lecteur, allumai le four à 350 °F et entrepris de mélanger les différents ingrédients. Contrairement à mes habitudes, je suivis la recette mot à mot et fouettai le glaçage juste comme il le fallait, très excitée du résultat et, surtout, en imaginant l’exclamation des employés et des clients lorsqu’ils apprendraient que cette merveille avait été concoctée de mes propres mains. De plus, j’avais une belle cloche à gâteau pour transporter mon œuvre d’art au resto le lendemain matin.

Couchée très tard après avoir nettoyé ma cuisine, réveillée en retard et sortie en vitesse de la maison avec la cloche bien garnie, j’ai dû la déposer sur le toit de ma Honda le temps de chercher mes clés que j’avais oubliées dans la maison. Où avais-je donc mis ces damnées clés que j’égarais un jour sur deux, même en temps normal? Dix minutes plus tard, les trouvant sous une pile de livres de recettes, j’ai vite couru à la voiture, mis le contact et filé tout droit vers le resto où déjà quelques clients devaient m’attendre en piétinant de froid à l’extérieur. J’ai déverrouillé la porte avec mille excuses et me suis empressée d’allumer les feux sous la machine à café. Je savais que le liquide chaud avait le pouvoir de tout faire pardonner.

Ce n’est qu’en entrant dans la cuisine les bras vides que je me suis souvenu du magnifique sachertorte. J’ai eu la naïveté de courir dans le stationnement pour voir si la cloche était encore sur le toit de mon auto.

J’ai quand même passé des semaines à me demander à quel moment au juste, à quel endroit précis et dans quelle pente du parcours mon fameux gâteau avait sauté dans le vide. Pour aussi longtemps que je suis restée dans ce resto, je ne me suis jamais rendue au travail sans penser à mon sachertorte. Je l’imaginais majestueux, se scindant en deux malgré le glaçage hermétique. Je voyais la cloche stupéfaite, glisser malgré elle dans le vide. J’imaginais l’effroyable déconfiture des abricots. J’entendais tantôt le fracas du verre atterri sur le pavé, tantôt le piaillement des oiseaux perplexes devant ce gigantesque amas de miettes si savoureuses.

Et c’est ainsi, assez tôt dans mon histoire, que les corneilles me déracinèrent l’orgueil et la vantardise. Et chaque fois, par la suite, lorsque la fanfaronnade s’apprêtait à me grimper dans le chignon, j’imaginais qu’un oiseau de malheur me picorait le nez. L’univers a tout manœuvré pour que mon désir de faire plaisir au monde reste pur, gratuit et complètement désintéressé.

Pauvre sachertorte, anéanti avant d’être applaudi. UNE BIEN BONNE LEÇON POUR MADAME LA FONDATRICE!

Cora

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