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11 mars 2022

Retraite et vieillesse, deux affreuses chipies.

Eh, oui. Je les ai finalement rencontrées. Retraite et vieillesse sont deux chipies qui avancent main dans la main. Elles arrivent sans crier gare, aussi violemment qu’une piqure d’abeille en plein front. Lorsqu’une vive douleur se pointe, on réalise tout d’un coup qu’on est vieux. Au pire, après quelques cadeaux de départ, on s’aperçoit qu’on n’a plus rien à faire de nos dix doigts. Dieu merci, l’écriture me sauve; les mots intrépides bouillonnent dans l’encre et attisent ma résistance.

Mais combien de temps encore pourrais-je vivre la vie que je désire; aimer l’avenir et avoir confiance en lui pour être convenablement satisfaite? Me sera-t-il encore possible de réaliser quelques rêves? Revoir Paris? Aller à l’opéra pour la première fois? Visiter l’Islande et ses nombreux volcans? Assister aux mariages de mes petits-enfants? Retourner à Hawaï? Publier ces lettres du dimanche? Écrire davantage, encore et encore jusqu’à ce que la plume expulse sa dernière goutte de sang?

L’âge implacable s’empare de chaque pouce carré de ma stature. Il laboure mes chairs, les ramollit et les plisse d’un revers outrageux. Pire qu’une marée audacieuse, il imprime ses vaguelettes partout sur mon joli visage. Aurai-je encore le loisir de me trouver avenante? Et comment réagir? Comment ressurgir en quelqu’une que je puisse encore reconnaître dans le miroir? Vieillotte sur le tard, pourrais-je encore longtemps être la maîtresse de mon futur?

À quel âge est-il trop tard pour avoir confiance en l’avenir? Mes deux parents sont morts avant de devenir vieux. Et je n’ai eu devant moi aucune connaissance d’un corps faiblissant. Vais-je mourir tout d’un coup comme ma mère d’une collision frontale sur la route? Ou comme mon père d’un foudroyant cancer? Je n’ai pas vu leurs corps tout doucement dépérir. Et que sera donc ma propre décrépitude? Vivrais-je jusqu’à cent ans? Les statistiques me rendent folle d’espoir. Et mes yeux voient partout des vieillards de plus en plus jeunes; des grand-mères de plus en plus fringantes.

Trop gourmande et fofolle à l’extrême, je vais vivre malgré tout. Même si quelques fois les tiraillements de l’ossature se font sentir. Cet automne, pendant toute une longue semaine, je ne pouvais plus me pencher pour ramasser un oisillon tombé de son nid ou une fourchette atterrie sous la table. C’était comme si un méchant diable me brulait le bas du dos. J’hésitais à m’assoir et encore plus à me relever. Et le mal s’est enfui aussi discrètement qu’il était arrivé. Moi qui ai toujours eu une très grande tolérance à la douleur, ces nouveaux assauts me terrorisent, je vous l’avoue. L’usure de la charpente affectera-t-elle mon quotidien? Après tout, j’aspire encore à marcher chaque matin, courir les magasins, suivre mon arrière-petit-fils, faire le tour de la Gaspésie en bagnole et cuisiner pour vingt personnes.

Souvent je pense qu’à mon âge, ce n’est plus la destination qui importe, mais la balade quotidienne réjouissant nos orbites. Apprendre à chérir le moment présent est peut-être la plus grande leçon à l’école du grand âge. Félicitons-nous des petites victoires quotidiennes comme apprivoiser une corneille, parler aux majestueux sapins et laisser l’aube découdre nos rêves.

J’ai repris depuis quelque temps l’exercice des mercis quotidiens, notant chaque jour cinq choses qui m’inspirent de la reconnaissance : 1) Merci là-haut pour le soleil éclatant d’aujourd’hui. 2) Merci au nouveau voisin qui m’a finalement dit un beau bonjour. 3) Merci à la belle-mère grecque pour ma soupe aux lentilles particulièrement réussie. 4) Merci au génie créatif qui me garde capable de vous écrire cette lettre. 5) Et un immense merci à vous, très chers lecteurs, qui m’encouragez à être qui je suis.

Toujours optimiste, je permets à la valse du temps d’aiguillonner ma curiosité.

Accepter de vieillir c’est comme partir en voyage vers une destination inconnue. Nous ne sommes plus à la barre du navire, nous avançons les yeux mi-clos vers un futur imprévisible.

La vieillesse, est-ce vraiment un âge d’or ou un âge de terre cuite fissurée de partout? Et ce don gratuit de la vie, où s’en va-t-il, tremblotant et chavirant, lorsque l’heure fatidique sonne le glas?

❤️

Cora

 

 

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