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7 janvier 2022

Un poisson de malheur!

En été, toutes petites, nous mangions de la morue fraîche trois à quatre fois par semaine. Le vendredi, c’était du hareng fumé réchauffé dans le four du poêle à bois et qui dégageait une odeur de fin du monde qui empestait toute la cuisine. Il y avait tellement d’arêtes à éviter qu’il fallait toujours avoir la bouche pleine de mie de pain pour contrer le pire. Maman aimait le hareng et nous, les petits, nous le mâchions gaiement juste pour lui faire plaisir tout en faisant semblant de ne pas entendre les faibles « eurks » de la toute petite. Souvent le vendredi, lorsque la douleur des mains de maman s’endormait, elle préparait pour dessert un pouding chômeur. Et c’était la fête dans la cuisine. Pendant que sur le poêle eau et cassonade mijotaient dans le pyrex, maman mélangeait dans un bol le lait, la farine, la poudre à pâte et un œuf ou deux ainsi que trois gouttes de vanille. Puis avec l’aide de la grosse cuillère à sauce, elle déposait dans le liquide très chaud la pâte qui commençait à gonfler. Ce dessert était tellement bon que nous léchions notre assiette. Un vendredi de pouding chômeur était, aux dires de papa, le meilleur des repas.

Dehors, durant l’été, il y avait toujours une centaine de petits capelans (des petits poissons de trois à quatre pouces de long) que l’on séchait au soleil plusieurs jours avant de les dévorer tout rond.

Grand-père Frédéric surveillait lui-même le séchage, le durcissement des petits corps étendus au soleil ainsi que le calendrier pour calculer la date exacte où nous pourrions nous régaler. Même la toute petite tétait avec avidité le minuscule animal sacrifié au genre humain.

À huit ans, un oncle m’a fait monter dans sa barque de pêcheur. Il a installé mes deux mains à chaque extrémité d’un court bâton sur lequel avait été enfilé un rouleau de gros fil de plastique dont l’extrémité, que je devais jeter à la mer, était garnie de trois gros hameçons disposés en triangle.

Moi qui étais habituée d’attraper les petites truites du ruisseau avec un gentil ver de terre au bout de ma ligne, j’étais bouche bée et apeurée par la brutalité des vieux pêcheurs.

-Allez! cria l’oncle. Tire la ligne si tu sens de la résistance. Il s’agit d’attraper le poisson par le ventre, ajouta-t-il.

Et à cet instant, toute l’eau de l’océan grimpa dans mes yeux et je me mis à pleurer.

Ce qui poussa l’oncle Gaston à déclarer que les femmes n’étaient pas faites pour grand-chose.

Je voulais, ce matin, vous raconter l’histoire du gros poisson que j’ai dessiné quelques mois après avoir cédé à mon jeune fils mon titre et mes responsabilités de PDG. J’étais contente de l’avoir fait pour qu’il puisse devenir un grand président, mais j’avais le cœur gros de me départir d’autant de responsabilités. À cette époque, mon travail était toute ma vie et j’étais loin de me douter qu’une nouvelle vocation m’attendait, qu’une pandémie arriverait et que tout doucement je recommencerais à écrire, heureuse de retrouver ma passion de jeune fille.

Mon poisson de papier mesurait quelque soixante pouces de haut : la largeur de ma table de cuisine. Il avait un énorme ventre à l’intérieur duquel, de chaque côté de sa raie, j’avais dessiné une vingtaine de grosses arêtes sur lesquelles j’avais écrit à l’encre rouge chacune des pertes réelles que l’abandon de mon titre m’avait causées.

Comme dans la barque de l’oncle Gaston, plusieurs larmes tombèrent et brouillèrent l’encre rouge des pertes : perte de popularité, perte d’intérêt, perte d’opportunités, perte de défis, perte de raison de vivre, perte d’enthousiasme, perte de confiance en moi, perte d’amis du métier, perte d’habilité à force de ne rien faire, perte de jugement à force de ne pas l’utiliser, perte d’imagination à force de ne rien avoir à créer.

Et perte de temps précieux à vous raconter ma vie de long en large tant et aussi longtemps que je restais obnubilée par ce vilain requin. Je l’ai finalement emprisonné entre le mur du salon et le dos d’une immense bibliothèque bourrée de livres d’affaires inestimables que je garde pour mes petits-enfants.

J’aurais peut-être dû brûler ce poisson de malheur ou le boucaner comme un hareng jusqu’à ce qu’il crève. Mais je l’ai gardé et, chaque fois que je traverse le salon, mon cœur tressaille de joie. Savoir qu’il est là, à proximité, me rappelle à quel point je suis guérie; à quel point j’ai quand même été capable de m’accrocher à la vie, à l’écriture et au bonheur d’une existence paisible à la campagne. Je conclus en voulant vous rassurer. Je vais bien, n’ayez crainte. Mon cahier d’écriture et moi sommes très heureux et nous vous sentons, très chers lecteurs, omniprésents dans nos cœurs.

❤️ ❤️

Cora

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