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7 mai, 2021 |

Bonne fête des Mères à ma maman!

Maman,
8 chemin du Paradis,
Là-haut dans le ciel.

Très chère maman, tu dois être surprise de recevoir enfin un signe de vie de ma part. Depuis ta mort accidentelle en 1982, je t’ai écrit une seule fois, mais j’ai déchiré la lettre. Aujourd’hui, devenue beaucoup plus vieille que toi et encore vivante, j’apprends enfin à emballer tout mon amour et à être capable de te l’expédier là-haut dans ton paradis.

Maman, je me souviens très clairement du jour où j’ai dû identifier ton corps à la morgue. Je me souviens surtout de ton crâne fracassé et sanglant comme l’avaient été tes mains toute ta vie durant. Je n’ai pas pleuré ce jour-là parce que mon propre cœur était lui aussi brisé en mille miettes. M’éloignant du marbre glacial, j’ai juste essayé d’oublier ta triste vie.

Papa était mort l’année d’avant et tu avais décidé d’amener mes enfants en Gaspésie aussitôt que les vacances arriveraient. Travaillant comme une folle à cette époque, ça m’arrangeait que les enfants puissent voir la mer et les petites truites cachées dans ses ruisseaux. Tu t’en souviens maman? Tu venais juste de dépasser l’affiche de ton village lorsque ta petite «Austin Marina» a frappé en plein front un gros camion transportant des moutons à l’abattoir? J’ai tellement eu peur, maman, lorsque j’ai reçu l’appel. Même si on m’avait dit que mes enfants étaient sains et saufs, des mois entiers je les imaginais comme les moutons en route vers la mort.

Très chère maman, je t’ai accusée trop longtemps pour mes propres difficultés à vivre. Je t’en voulais de ne pas nous avoir aimés comme il le fallait, d’être toujours malade dans ta tête, si peu affectueuse et si peu encourageante face à nos aspirations. Je ne voulais pas te ressembler. Et pourtant, lorsqu’aux funérailles j’ai appris d’une tante que tu avais déjà le cœur brisé lorsque tu as épousé papa, j’ai réalisé que j’avais fait exactement la même chose que toi : marier un homme que je n’aimais pas parce que je portais sa semence.

Tante M, m’a dit que tu aimais la littérature, que tu avais des rêves d’écriture, des espoirs artistiques, des désirs de voir le monde et d’en apprendre davantage. Elle m’a aussi dit, la larme à l’œil, que tu avais dû renoncer à tout cela, car, à cette époque, une jeune fille n’avait guère le choix.

Aujourd’hui, je te comprends maman. Et je ne peux plus t’en vouloir. Ta révolte passive s’est exprimée en faisant bien ton travail de ménagère : la cuisine, le pain, les confitures, le ménage, le jardinage et la couture. Mais, je dois te le dire, ton manque d’amour nous a beaucoup perturbés, nous les enfants. Et j’ai à mon tour manqué à mes propres enfants en les privant d’affection et de bonheur. Mais cela s’achève maintenant parce que nous allons apprendre ensemble que le bonheur pousse de l’intérieur.

J’allonge ma missive, chère maman, parce que, malgré tout, j’ai encore besoin que tu m’aimes, que tu me berces et que tu chantes pour m’endormir. Mais ne t’inquiète plus de moi. J’ai appris d’instinct ce que j’avais à faire. J’ai quitté l’époux malfaisant, et 7 ans plus tard en 1987 j’ai entrepris de construire une immense cuisine à l’intérieur de laquelle mes propres enfants et des centaines d’autres collègues ont été accueillis avec respect et affection afin de découvrir leur plein potentiel, avoir confiance en eux-mêmes et réaliser de grandes choses.

Oui, maman, c’est probablement à cause de toi et parce que notre vie de famille a été difficile que je me retrouve dans ce métier de l’hospitalité à ouvrir les bras, à nourrir et à aimer tous ceux qui s’attablent chez nous. Certains docteurs de l’âme diront peut-être que c’est l’idéalisation de mes propres désirs de petite fille qui est à l’origine de mon leadership. Peu importe maman. Peu importe que j’aie voulu démontrer que, malgré le modèle boiteux, j’étais capable de faire mieux, d’être meilleure et pour plus longtemps. J’ai dressé une grande table, maman; j’ai rassemblé des centaines d’entrepreneurs autour d’une cause créatrice et enrichissante. Je suis fière et satisfaite maman d’avoir créé ici-bas un repas qui sera encore servi lorsque je t’aurai rejointe dans ton paradis. Ne t’inquiète plus, maman, je suis riche puisque j’ai découvert que nourrir les autres avait réussi à assouvir la faim de mon pauvre cœur.

Aujourd’hui, chère maman, je pleure de joie en t’écrivant tellement je suis contente d’être née. Je te remercie d’avoir été ma maman, exactement comme tu as été parce que cela m’a permis de devenir qui je suis. Je te remercie de m’avoir transmis ton amour de l’écriture, de la littérature et de l’enseignement. Tu m’as aussi légué ton talent de couturière et, avec lui, le pouvoir magique de tout réussir avec mes mains. Tu m’as donné ton talent d’organisatrice, ta forte carrure, ta chevelure abondante et magnifique ainsi que ta résistance aux contrariétés, à la douleur et aux méchancetés des autres. J’ai hérité de ta surprenante force physique, de ton sens aigu de l’économie et de ton extraordinaire capacité d’abnégation.

Je m’en souviens, maman, la première fois que je t’ai demandé une robe, tu m’as donné deux verges de tissus et un patron. Et c’est ainsi que j’ai appris à coudre tous les jolis habits de mes enfants, des robes pour moi, des nappes, des rideaux, et pour mes enfants tous les gentils animaux rembourrés illustrés dans les gros livres de patrons Butterick ou McCall. Tout cela m’a servi, chère maman et je suis tellement contente de t’avoir ressemblé. Je t’aime, je t’aime enfin maman et c’est la plus sublime des émotions.

Il n’y a que l’amour d’important et je sais maintenant que le monde est rempli de mamans qui, comme moi, se souviennent aujourd’hui des douleurs libératrices de leur évolution. Je n’aurai plus peur, car il n’y a que l’amour d’important. Je le sais maintenant. Et chaque fois qu’un être humain se trouve devant l’urgence d’un acte créatif, il avance à tâtons vers la connaissance de lui-même tel un nouveau-né déliant un à un ses talents à la lumière. Je te serai éternellement reconnaissante très chère maman de m’avoir conservée vivante et lucide jusqu’à ce que je puisse décortiquer et comprendre ta vie et la mienne.

De là-haut, tends-moi la main et attrape la mienne, maman chérie. Tiens-moi fort. Maintenant que nous nous sommes retrouvées, un mutuel attachement coule dans nos veines.

Et aujourd’hui, pour te dire BONNE FÊTE je n’aurai qu’à tracer dans le bleu du ciel un immense CŒUR rose!

Ta fillette qui t’aime infiniment.  
❤️
Cora

Psst : À toutes les femmes de la terre qui ont d’une façon ou d’une autre élevé un enfant, à ma fille et à mes deux petites filles, je vous offre mon cœur bouillant d’amour.

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