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18 juin, 2021 |

Grand-père Frédéric, un beau souvenir de jadis. 

Lorsque l’eczéma décide de grimper dans la tête de maman, nous, les enfants, sommes dispersés. Papa place les deux plus petites chez la tante Olivette, frérot chez un voisin cordonnier et moi, au paradis chez le grand-père Frédéric qui me gave un mois durant de pain échaudé dans du lait et sucré avec de la cassonade. J’ai la joie de le suivre partout. Dans la grange lorsqu’il tire le lait du pis des vaches; dans les champs où nous passons des journées entières à ramasser des cailloux que nous jetons sur une ligne imaginaire entre les champs; et sur le petit pont du ruisseau où il s’assoit pour pêcher la truite du souper qu’il n’attrape jamais en me racontant que lorsqu’il avait mon âge, il étendait dans les sillons ensemencés des têtes de morues et de harengs par-dessus le fumier pour fertiliser le sol.

 

Un autre jour d’automne, grand-père insiste pour que j’enfile de gros bas de laine qui me montent jusqu’aux cuisses. Avec mon parka boutonné jusqu’au cou et une tuque tricotée par la défunte grand-mère, nous allons faire la tournée des collets à lièvres. J’ai sept ans et je suis obligée de faire de grandes enjambées dans la neige pour réussir à placer mes bottes dans les grosses empreintes laissées par les mocassins du grand-père à mesure qu’il avance. 

 

Quelques fois, la maladie de maman arrive au temps de semer les patates. Grand-père me laisse alors déposer dans les sillons les gros morceaux de tubercule que nous avons coupés la veille. Et lui les recouvre de terre avec son vieux râteau. 

Plus les morceaux sont gros, plus il y aura de patates sous les plants, m’apprend-il en insistant pour que chacun des morceaux ait au moins un germe en forme de chop suey qui sort de la pelure.

 

Grand-père prétend qu’il est permis aux enfants de manquer l’école pour aider à tondre les moutons, à semer les patates, à plumer les poules, à ramasser les roches dans les champs, à entrer les foins et à corder le bois de chauffage. Un jour, nous fabriquons un épouvantail à moineaux en utilisant des bouts de branches pour les jambes et les bras. Puis, j’habille le squelette avec une vieille veste trouée de papa et j’y installe un chapeau noir de quêteux bien enfoncé sur un vieux panier de paille en guise de tête. En riant, grand-père plante le vilain personnage dans le jardin de maman pour le protéger des rapaces tournoyant dans le ciel gaspésien.

 

Avec grand-père, j’apprends quelque chose de nouveau chaque jour. 

— Quand la lune est rouge, y va faire chaud le lendemain. Pis quand elle est toute brouillée, c’est parce que la pluie approche. 

— Si la terre gèle avant l’arrivée de la neige, c’est signe que les érables vont couler à flots au printemps.

 

Quelques fois le dimanche, grand-père réchauffe un ragoût de viande qu’une voisine a apporté. Sur la grande table de cuisine, nous avons chacun une belle tranche de pain de ménage et une tasse en porcelaine blanche pour le thé. Grand-père verse le ragoût dans deux grandes assiettes à soupe peu profondes et il faut tout manger si nous voulons avoir du dessert. Lorsque mon assiette est complètement nettoyée, grand-père la tourne à l’envers et verse un rond de mélasse dans la cavité de la porcelaine où un nom illisible est gravé.

— Faut ménager la vaisselle quand on a perdu sa créature, affirme grand-père en étendant une mince couche de beurre sur mon pain.

 

À cette époque, j’ai l’impression que grand-père est le seul à s’apercevoir que j’existe, le seul à prendre le temps de me parler. C’est encore lui qui m’explique qu’au printemps, les bancs de morues sont attirés dans la baie des Chaleurs par le réchauffement de l’eau et par toute la nourriture qui fourmille au fond du fleuve. Parfois, après le déjeuner, on descend sur la grève et il m’explique la différence entre l’éperlan, la plie et le maquereau. Une après-midi, on assiste à l’arrivée d’une barge bourrée de morues et de grosses plies. Il me raconte alors comment le chat de grand-mère avait sorti une grosse plie de l’évier et l’avait traînée jusqu’à l’extérieur tandis que la pauvre Joséphine, Dieu ait son âme, cherchait son poisson pour le souper.

 

Quelques fois pour me faire rire, grand-père enroule autour de son cou quelques longs filets d’algues brunes et se met à piauler sur la grève en faisant battre le tissu de son bras aplati. Redevenu sérieux, il me raconte des histoires de paniers à pique-nique de citadins emportés par la marée ou de gardiens de phare disparus en poursuivant des vaisseaux fantômes. 

 

J’apprendrai beaucoup plus tard que mon grand-père était un orphelin dont le père, pêcheur de morue, n’est jamais revenu du large. J’appris de plus que c’est vers l’âge de quatorze ans, alors que grand-père travaillait déjà dans un moulin à scie, qu’il s’est passé le bras droit jusqu’à l’épaule dans une espèce de tordeur mécanique servant à aplatir le bois. C’est ce qui explique son bras de marionnette toujours recouvert de tissus et qu’il devait soulever au besoin avec sa main gauche. Malgré ce handicap, grand-père a épousé, à l’âge de 22 ans, Joséphine Leblanc, institutrice de Carleton. Celle-ci lui a donné 10 filles vivantes, dont maman, elle aussi institutrice. 

 

Je rêve que tous les cuisiniers de notre réseau puissent lire cette lettre, car ils y trouveront l’explication du nom de cette assiette creuse dans laquelle nous servons souvent le repas du midi, la poutine déjeuner et d’autres spécialités à l’occasion. Cette assiette, qui fait partie de nous depuis toujours, a été baptisée « Assiette Grand-père » justement à cause de ces repas que j’ai jadis partagés avec mon grand-père, il y a quelque 70 ans de cela.

 

C’est presque incroyable de constater que la plupart des éléments du concept Cora ont pris racine dans l’eau salée de mon enfance. À suivre. 

       Cora

         

 

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