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4 juin, 2021 |

Pardonnez-moi cette bien triste histoire.

Peter Papathanassopoulos assume le rôle de « pater familias » depuis son arrivée au Canada en 1959. Il a lavé les mourants du célèbre Jewish Général Hospital pendant cinq ans avant de devenir « smoked meat man » au fameux Hart’s Delicatessen du centre-ville de Montréal. Un certain Aaron Hart avait remarqué la délicatesse de l’infirmier lorsque celui-ci avait soulevé le flanc du pauvre cousin Jacob. Monsieur Hart n’ayant pas pu communiquer avec l’étranger, il lui avait remis sa carte professionnelle en signe de remerciement.

 

Aaron Hart a eu le temps de devenir le grand patron du delicatessen familial lorsque Peter se présente chez Hart’s Deli avec ses papiers de cessation d’emploi du géant hospitalier.

 

Pour un dollar de plus qu’à l’hôpital, Peter entame sa carrière en restauration aux commandes des quatre grosses friteuses de l’établissement. Débutant chaque matin à six heures pile, Peter doit éplucher six poches de patates Golden Russets du Nouveau-Brunswick, puis les laver à grande eau, les passer une par une au trancheur manuel cloué sur une table de bois et blanchir ensuite les vingt-quatre bacs de bâtonnets ainsi obtenus avant onze heures quinze, heure à laquelle il a le droit d’enfiler une soupe du jour et un sandwich préparé avec la charcuterie allouée au personnel.

 

Après s’être restauré, Peter change son tablier de bord, coiffe un petit bonnet de cuisinier parfaitement blanc et va prendre son poste aux friteuses, à l’avant du restaurant. Peter a bien appris les mots essentiels à la survie :

Thank you Mr.Hart, no problem, yes, any time. I like your cheese cake.

Vers quatre heures trente de l’après-midi, après plusieurs centaines de commandes de frites, Peter doit filtrer l’huile bouillante de ses quatre engins et laver tous ses bacs huileux pour le lendemain. À cinq heures vingt, avant le « rush » du souper, on lui permet une mince tranche du gâteau au fromage de la veille. Peter termine sa journée à sept heures du soir, confiant son poste à un compatriote de Kalamata.

 

Monsieur Hart se montre satisfait du travail de Peter et, après vingt-six mois de loyale friture, il lui fait comprendre que c’est au chevet du cousin Jacob qu’il l’a choisi, lui, pour manipuler ses précieux flancs de bœuf fumé. Ainsi promu au comptoir principal, Peter tranche du smoked meat chez Hart’s pendant vingt-deux ans avant de ressentir l’urgence de prouver à sa tribu qu’il réussirait, lui aussi, en restauration. Il lui faut, pour réunir l’argent nécessaire, s’associer à deux lointains cousins fraîchement arrivés d’Athènes et à son beau-frère Stravros, surtout pour solidifier les liens familiaux. 

 

Une fois en poste, les Athéniens refusent de laver la vaisselle et le beau-frère, plus âgé que Peter, se cramponne naturellement à la caisse. Un « trancheur » à smoked meat automatique a été acheté et à chaque commande, on peut entendre crisser la viande du flanc presque aussi sournoisement que le mécontentement des associés allophones. Le pauvre Peter court maintenant d’une extrémité à l’autre du commerce en essayant de garder la face et la paix. Comme il est le seul à avoir de l’expérience, il doit mariner le chou, dégraisser les soupes, préparer les frites, apprêter la dinde à club sandwich, huiler le trancheur, se battre avec les fournisseurs, négocier avec la banque et s’humilier devant le bailleur.

 

Lorsque Peter se présente à notre troisième restaurant, à peine une année après l’ouverture de son delicatessen, il demande à me parler. Une serveuse lui répond banalement qu’on n’a besoin de personne dans la cuisine. Mais Peter insiste. Il a un beau delicatessen à vendre à madame Cora. Comme il est encore tôt avant le service du midi, je plie mon tablier, sors de la cuisine et m’assois avec l’allophone parfumé aux épices fumées.

 

Il s’agit d’un magnifique restaurant bien construit, presque neuf, deux mille huit cents pieds carrés avec plusieurs banquettes, une cuisine ouverte et un grand comptoir, situé à quelques kilomètres de notre resto, à l’extrémité ouest de la banlieue. Je connais l’endroit. C’est un beau restaurant, un peu mal situé dans une plaza commerciale à moitié vide et terriblement éloignée de la rue, mais il nous faudra ces quelques bons arguments pour faire baisser le prix et négocier un nouveau bail.

 

Me devinant intéressée, l’homme respire un peu mieux. Nous convenons de nous rencontrer le lendemain dans son établissement maintenant fermé depuis quelques jours. J’y arrive plus tôt que prévu exprès pour avoir le temps de bien examiner l’environnement immédiat du deli. Et tout ce que j’y découvre, outre un Super C et une immense Pharmacie Jean Coutu, ce sont des commerces de bagnoles usagées, des ateliers de mécanique, quelques brocanteurs, deux lave-autos semi-automatisés, une cour remplie de Harley-Davidson, quelques épiceries orientales, deux « friperies », plusieurs boutiques de pose d’ongles artificiels, deux casse-croûtes de marque connue et, à même la plaza, un petit comptoir affichant les meilleurs souvlakis au monde.

 

Comme je suis du genre à bien faire mon travail, tout ce que j’ai noté dans mon calepin me forcera à réfléchir pendant deux longues semaines en arpentant le grand boulevard et le stationnement du delicatessen. Le temps nécessaire au bailleur pour amollir ses exigences au pied carré. Le temps nécessaire à mes enfants pour gratter, encore une fois, nos fonds de tiroir et le temps pour moi d’attendre de Là-Haut une quelconque indication que j’allais faire la bonne chose.

 

Peter a tranché du « smoked meat » pendant vingt-quatre ans sans verser une seule larme, mais il pleure, ce dernier matin sur le grand boulevard, en coupant le maigre cordon de l’unique rêve qu’il a jamais tenté de réaliser. Il insiste pour garder son « trancheur » automatique et le distributeur à papier brun qui, peut-être, allaient lui servir à envelopper autre part ses précieuses sandwiches à la viande fumée.

— Et je pleure moi aussi, le matin de la signature, de peine, de peur et de joie. C’est Peter lui-même qui, dès notre troisième rencontre, m’a raconté sa triste histoire. Parlant couramment sa langue, j’ai été capable de l’entendre et surtout de le comprendre.

 

Ouvert quelques semaines plus tard, ce quatrième restaurant Cora s’avéra un très grand succès. Je me souviens des premières semaines dans la cuisine; nous avions dû doubler notre nombre de cuisiniers pour bien servir la foule à nos portes. Les clients arrivaient de partout, tirant avantage de l’immense stationnement, du confort d’un magnifique intérieur et d’une nourriture éblouissante et inoubliable. 

       ❤️

        Cora

   Psst : Comme dans les vraies histoires, les noms des personnages ont été changés pour préserver la vie privée des individus. 

 

 

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