Des lettres et des chiffres
Très souvent, je me demande où j’ai trouvé la force, le courage, et surtout l’expertise pour diriger une entreprise. Comment ai-je pu accoucher d’autant de soleils dispersés à travers le pays? Je ne sais vraiment pas d’où m’est venu cet étrange destin. Mon père était voyageur de commerce pour une grande entreprise. Semaine après semaine, il partait avec sa valise d’échantillons à montrer aux commerçants locaux tout autour de la Gaspésie. Il prenait les commandes et les transférait au siège social de Toronto. C’est ainsi qu’il gagnait notre croûte, été comme hiver, avec les deux mains accrochées au volant et son gros cœur alourdi de chagrin.
Étrange à dire, mais je me souviens, en étirant ces lignes, que toute petite déjà, mon passe-temps favori était de jouer au marchand général. J’accumulais sur une table de parterre des roches délicatement polies, des plumes d’oiseaux, de beaux coquillages, des écorces de bouleau, des trèfles; tout ce que je trouvais joli dans la nature et que je pouvais vendre pour un, deux, ou trois sous. Je me contentais d’accumuler cinq ou six sous par après-midi. J’amassais les bouchons de pintes de lait qui me servaient de monnaie pour mes acheteurs. Beaucoup plus tard, lorsque j’ai voulu entreprendre de grandes études, mes parents ont tenté de me dissuader en me disant que « nous autres, on était faits pour un p’tit pain ». Puis, des années plus tard, lorsqu’il m’est arrivé de donner des conférences, j’ai fait exploser de rire de nombreuses salles bien remplies en concluant cette anecdote ainsi : « Heureusement que j’ai eu l’idée de faire des toasts avec mon p’tit pain. Oui, oui, les toasts m’ont sauvé la vie! »
Nouvelle commerçante et apprentie femme d’affaires, j’étais fermement agrippée au garde-fou pendant que des torrents d’eau coulaient sous les ponts. J’avais continuellement peur; peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas avoir étudié en restauration, de ne pas avoir de modèle dans la famille, ni personne capable de me soutenir. Mes deux parents étaient morts sans me laisser d’héritage. En 1987, j’ai commencé avec presque rien : vingt mille dollars pour l’achat du premier petit resto qui venaient de la vente de notre ancien logis. J’étais pauvre, j’avais peur, mais j’avais trois enfants : une richesse incommensurable et la meilleure motivation au monde.
Mon tout premier petit resto m’a appris à devenir une bonne cuisinière. J’ai vite découvert ma créativité et l’ambitieux désir de réinventer complètement le déjeuner des Canadiens. J’ai été l’initiatrice de ce concept de restauration matinale. Dans les années 1980, les familles ne sortaient pas de la maison pour déjeuner au resto. Une très grande occasion se fêtait dans un hôtel reconnu où l’on servait un brunch du dimanche comprenant quelques plats d’œufs, des charcuteries, des salades et généralement une belle variété de desserts. Puis, il y avait les casse-croûtes de quartier ouverts assez tôt pour offrir œufs, bacon, saucisses et jambon aux travailleurs. Avant nous, personne n’avait vu de jolies assiettes de fruits frais accompagnant des déjeuners d’œufs, d’omelettes ou de crêpes maison. À nos débuts, personne ne garnissait une généreuse crêpe comme nous avec des fraises délicieuses, des bananes et d’autres fruits frais mélangés baignant dans une onctueuse crème pâtissière maison. En nous démarquant, nous sommes vite devenus très populaires.
Grâce à mon personnel, d’un resto à l’autre, l’expertise se répandait; les cuisiniers du premier resto enseignaient le métier à ceux du deuxième et ainsi de suite. Lentement mais sûrement, une grande chaîne d’établissements Cora a vu le jour. Plus les restos se multipliaient, plus ma centrale pensante tremblotait. Allais-je être à la hauteur du défi? Allais-je pouvoir apprendre suffisamment vite? Chaque soir et à chaque instant de liberté, je lisais sur tout ce que j’avais besoin de savoir. Ainsi, j’ai épluché les biographies de célèbres bâtisseurs à l’origine des McDonald’s, Starbucks, Tim Hortons, Subway et bien d’autres. J’ai lu au complet la grosse bible du franchisage à couverture bleue écrite par maître Jean H. Gagnon, toutes les publications mensuelles de la Harvard Business School et plusieurs journaux d’affaires. Affamée de connaissances et de savoir-faire, ma mission première consistait à m’entourer de gens valeureux et compétents en la matière.
J’ai souvent pensé que j’étais devenue entrepreneure parce qu’une force extérieure à la mienne avait décidé de m’entreprendre. Aussi invraisemblable que ça en a l’air, on dirait que les gens sont souvent dérangés par nos efforts. On a parfois l’impression qu’ils nous surveillent; qu’ils attendent qu’on ferme boutique. Comme s’ils allaient trouver dans l’échec du voisin une bonne justification à n’avoir rien entrepris eux-mêmes. Mais il faut continuer, bûcher, prier et finalement lâcher prise. Il faut donner le meilleur de nous-mêmes et croire que ce ne sera pas perdu. Voilà comment j'ai tenu le coup. Pas parce que je comprenais tout ça dès mes débuts, mais parce que je n’avais pas le choix. J’ai persisté et, à force de travailler, j’ai découvert à quel point j’aimais mon métier. C’est d’ailleurs cet amour du métier qui m'aida à persévérer. Et la persévérance c’est comme un constant désir d’en apprendre davantage. Parce que j’aimais mon métier de restauratrice, j’ai continué d’ouvrir des restaurants jusqu’à ce que je réalise que je pouvais enseigner aux autres comment faire. C’est là le principe même du franchisage : enseigner aux autres sa formule gagnante. J’avais enfin trouvé la façon de servir le plus de clients possible, le plus souvent possible et dans le plus d’endroits possible.
Moi qui me croyais poète, j’ai finalement appris le langage des chiffres. Je sais que la plupart des gens me trouvent chanceuse, mais j’étais sérieuse et concentrée. J’ai toujours cru aux fées bienveillantes qui prennent grand soin de moi. J'ai fourni du travail à des centaines de personnes et ça me rend fière. J’aime me remémorer mes bons coups. Par contre, ce midi, je ferme ma tablette en vitesse, je ramasse mes feuillets de notes et je m’empresse de sortir de la maison, car je ne veux pas manquer la procession d’oies sauvages qui traverse tout là-haut le bleu rose du ciel. Elles sont majestueuses avec leurs ailes grises et blanches déployées pour leur pèlerinage vers le sud. Serai-je un jour moi aussi en route vers l’ultime destination? Qui connaît l’adresse de ma prochaine vie? Qui sait combien de temps dure l’éternité? Assise à contempler la chorégraphie des oies sauvages, le soleil me réchauffe.
Cora
❤️
