Cora restaurants are hiring, be part of the team!

5 h 49 à l’hôtel ALT, Toronto
Enfin, enfin! Je reprends mes responsabilités de fondatrice en effectuant plusieurs visites de nos restaurants en sol ontarien. Je m’y trouve avec quelques directeurs de l’Entreprise et j’en suis des plus heureuses. Revoir nos valeureux franchisés me ravit complètement et cela me donne l’occasion de rencontrer beaucoup de clients déjà attablés qui reconnaissent ma figure et qui insistent pour me serrer la pince.

Comme dans le bon vieux temps, j’insiste pour m’assoir à leur table quelques instants. Je m’informe de leur famille et de leurs enfants et leur demande s’ils aiment les nouveaux plats au menu. La plupart d’entre eux insistent pour prendre une photo avec moi et j’adore cette proximité. À chaque rapprochement, je remercie le ciel de cette courte intimité douce à mon cœur et je me considère très privilégiée d’être autant aimée.

35 années tissées serrées ont probablement quelque chose à y voir ainsi que ma binette exposée un peu partout, sur le grand menu, dans de jolis cadres accrochés aux murs des restos et, très souvent, sur le matériel publicitaire. Qu’on ne puisse m’oublier me garde joyeuse, vaillante et encore totalement incapable d’imaginer mon envol vers une autre dimension.

Nous avons dû prendre l’immense oiseau d’acier pour nous rendre en 58 minutes au centre de Toronto. Le temps de boire un café et de feuilleter l’horaire de nos déplacements et de nos activités des prochains jours. Nous devons marcher au pas. Pas une minute à perdre, selon François, le chef de l’expédition. Sauf bien entendu pour les multiples interventions de madame la Fondatrice avec ses clients.

N’ayant point volé depuis presque trois ans, j’ai oublié mes écouteurs Bose et pendant toute notre descente, mes oreilles ont dansé la rumba. J’avais beau brasser les petites marmites avec mon petit doigt, ma tête souffrait le martyre.

« Faut souffrir pour réussir », me dirait ma pauvre mère si elle était encore de ce monde. Avec ses mains couvertes d’eczéma, elle a eu son lot de souffrances et je suis certaine que c’est elle, resplendissante de santé, qui repasse les robes des anges au paradis. Oui, oui! Elle aimait repasser, même lisser les plis des habits surdimensionnés de son immense époux.

6 h 52
Installée pour écrire dans le grand hall de l’hôtel, j’ai soudainement l’opportunité de piquer une jasette avec un compatriote du dalaï-lama. Ce Tibétain immigré au Canada depuis 30 ans, a le visage d’un ange : calme, plat et souriant. Tel un moine en prière, il s’affaire à dépoussiérer les tables basses du grand hall et à replacer bien droit les multiples coussins sur les immenses divans. Lorsqu’il s’approche de la table haute sur laquelle j’écris, son visage s’illumine et moi j’ai l’impression d’être une communiante attendant l’hostie sacrée. Son chaleureux BONJOUR s’imprime sur ma figure et s’ensuit une très paisible conversation sur la vie, la grâce et le possible apaisement qui réside en chacun de nous.

Lorsque j’ose mentionner l’actuelle guerre dans les pays baltes, l’homme m’incite à croire que c’est dans notre cœur qu’il faut construire la paix. Puis il reprend son plumeau tel un véritable objet de prière, et me salue en penchant la tête.

Et voilà que, à cet instant précis, les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur la meute de mes collègues tous souriants qui zieutent la machine à café. Ils se restaurent un brin et nous jasons ensemble des activités du jour. Nous quittons l’hôtel vers notre prochaine destination : un restaurant ouvert depuis dix ans qui vient tout juste d’être rénové.

Les franchisés nous accueillent avec très grand plaisir et fierté. Ils sont toujours contents de nous voir. Surtout la fondatrice, ça se voit à l’œil nu. Et moi, pour un instant, je deviens la personne la plus heureuse au monde; celle qui a créé cet extraordinaire concept de restauration matinale.

Après avoir serré mille mains et m’être assise cent fois à la table de clients enchantés, je ratisse les murs, et tous les détails de la nouvelle rénovation. J’ai moi-même créé plusieurs artéfacts de la décoration et j’insiste pour qu’ils soient mis en valeur, aux bons endroits, sur les bons murs. Les collègues m’endurent; ils savent qu’un tigre se cache sous la vêture d’un agneau. Ils savent aussi que je les aime tous, car ils sont exceptionnels. La plupart travaillent avec nous depuis toujours; ils font partie de la famille.

19 h 32 à l’aéroport
Cahin-caha, je pianote sur l’iPad, instable sur mes cuisses. Notre vol de 20 h est retardé de 30 minutes. Attendant l’arrivée de l’oiseau géant, les collègues parlotent de tout et de rien. Ils sont satisfaits du travail accompli à Toronto. Et ils ont hâte de rentrer chacun chez eux. Demain matin, la plupart d’entre eux, avec leurs enfants, participeront à une séance de photos annonçant un nouvel événement promotionnel et je ferai bien évidemment partie du groupe.

La restauration n’est pas un métier de tout repos. Nous le savons depuis 35 ans. Nous adorons enseigner notre expertise, partager notre passion avec nos franchisés et faire plaisir à nos précieux clients.

Cora
🐑

7 h 37 au café du village
Ce matin j’arrive au café comme une somnambule programmée par l’habitude. Oui, oui, je n’ai presque pas dormi de la nuit. Heureusement, c’est vendredi et je n’ai nulle part d’important où aller. J’ai tellement envie de partager avec vous les détails de ma nuit et mon étrange découverte d’une pépite d’or à la portée de tous.

Tout de go, je vous pose la question qui m’a tordu les boyaux une nuit entière. « Si vous pouviez garder un seul souvenir à apporter dans l’au-delà, lequel serait-ce? » Que feriez-vous s’il y avait une vie après la mort et que tous vos souvenirs étaient effacés sauf un? Quel souvenir choisiriez-vous de conserver avec vous dans l’Éternité?

Croyez-moi ou non, tôt hier soir, je m’étais tranquillement étendue dans mon lit pour lire un peu avant de fermer l’œil. Et la tête bienheureuse, appuyée sur deux oreillers de satin, voilà qu’une page de magazine me chavire.

Qu’est-ce qui compte le plus pour moi? Quel unique souvenir garderai-je dans ma mémoire pour l’Éternité? Je me soulève droite comme un i dans mon lit et considère cette problématique immensément lourde de sens.

Vous me connaissez, je ne suis pas du genre à balayer mes interrogations sous la carpette. Je me lève donc, cherche mes pantoufles et avance en robe de chambre vers la cuisine. J’ouvre mon iPad, pitonne quelques touches et le nom de la journaliste qui m’empêche de dormir. Je veux en savoir plus.

Je découvre donc que cet important sujet provient, selon Google, du film japonais AFTER LIFE sorti en 1998 et réalisé par Hirokasu Kore-eda.

Vous vous en doutez, j’ai coulé un café et me suis assise devant le site d’Amazon pour chercher AFTER LIFE qui, un coup trouvé à 37 $, ne mentionne rien concernant la langue du film. Devant attendre de joindre un ami qui s’y connaît bien en recherches de ce genre, je m’installe sur le divan de la bibliothèque et me rabats sur l’article du magazine Happiness.

Dans le film, un groupe de personnes qui viennent de mourir se retrouvent dans un endroit, entre ciel et terre, dans les limbes je suppose, où on leur accorde une semaine pour choisir un seul souvenir de leur vie passée. Un seul souvenir qu’elles pourront ensuite apporter dans l’Éternité. Le film met en scène et enregistre le souvenir que chaque personne choisit et qu’elle pourra visionner en tout temps par la suite.

En lisant, ma tête et mon cœur ont tout de suite plongé dans un vide existentiel épouvantable. Quel unique souvenir apporterai-je dans l’Éternité? Le corps raide sur le divan, je deviens soudainement comme les personnes défuntes du film, stationnées dans les limbes et qui n’ont qu’une semaine pour choisir leur souvenir à apporter dans l’Éternité. Égarée dans mes pensées, je passe la nuit blanche à réaliser mon propre film; des dizaines de scénarios que je déchire chaque fois.

Vers 4 h du matin, je reprends le magazine et découvre un petit article connexe de dame Jacky van de Goor, une PhD qui consacre son travail à recueillir les uniques souvenirs de milliers de personnes de toutes catégories et de tous genres. J’essaie d’aller plus loin, mais toutes les infos sur dame Jacky, accessibles sur Google, sont en allemand ou en anglais universitaire difficile à lire. Et je commence à avoir des fourmis sous les paupières. Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas choisir. Que savons-nous de la mort? Rien de rien.

Aussi curieuse que le petit dragon d’Australie, j’aimerais beaucoup connaître le souvenir que vous apporteriez dans l’Éternité. Chers lecteurs, ne faites pas comme moi; ne passez pas une nuit blanche à vous torturer les méninges. Réfléchissez-y en vous promenant dans la nature. Et si jamais le cœur vous en dit, partagez votre précieux souvenir avec moi et nous n’en serons que plus proches.

Je suis quasi certaine que chacun de ces souvenirs uniques se rapproche de l’essentiel de nos vies.

Cora

P.-S. Je vous le promets, j’examinerai ma vie de bord en bord jusqu’à ce que je trouve mon plus précieux souvenir à apporter dans l’Éternité et j’en ferai tout probablement le sujet d’une future

(Note à mes lecteurs : cette lettre a été écrite en décembre.)

Vendredi après-midi dernier, je me suis retrouvée dans la bibliothèque du Paradis. Oui, oui! Un immense endroit de je ne sais combien d’étages, avec un peu partout de très longs escaliers mécaniques, de belles affiches suspendues, des flèches directionnelles, des comptoirs de rafraîchissements, des kiosques d’information, des anges en costumes de brigadier et des milliers d’enfants papillonnant un peu partout à travers mon rêve devenu réalité.

Je n’ai pas assez de mots pour décrire le spectacle inimaginable de millions de livres ouvrant leurs pages aux affamés de lecture. L’ensemble du lieu respire la joie d’apprendre. Et même moi, comblée mais curieuse, je virevolte d’un îlot à l’autre, butinant les perles de sagesse de chaque histoire. Je sais depuis toujours que la lecture est le plus nourrissant des cadeaux que l’on puisse offrir à ceux qu’on aime.

Pour l’occasion, Saint-Pierre avait séparé le Paradis en centres d’intérêt bien précis. J’ai d’ailleurs eu l’impression que l’univers des enfants était cent fois plus vaste que celui du grand âge. C’est bien normal, je suppose. Il m’en reste si peu à chérir ici-bas. Et les jeunes ont tellement besoin de connaissances pour apprendre à bien vivre.

Je me souviens, toute petite, nous n’avions ni livres de lecture ni calepin d’écriture à la maison pour noyer nos secrets dans le bleu de l’encre. Maman avait pourtant été maîtresse d’école avant son mariage. N’avait-elle jamais lu un roman avant que l’eczéma l’empêche de tenir un vrai livre dans ses mains?

Il m’aura fallu insister auprès d’elle pour qu’elle m’inscrive au Collège de Rosemont. Je me souviens du petit uniforme bleu marin qu’elle m’avait cousu dans l’envers d’un vieux paletot de papa; des longs bas beiges que les sœurs nous obligeaient à porter; de la mantille noire sur nos têtes pour visiter la chapelle.

J’ai appris à lire de vrais livres en première année du Cours classique de l’époque. Et je n’ai jamais arrêté. Outre les manuels scolaires que je prenais très au sérieux, je me suis un tantinet laissée séduire par les romans d’amour, mais j’ai vite préféré les grands auteurs de vraie littérature, ceux qui pouvaient m’apprendre à bien écrire.

Avec le temps, presque tous les murs de ma maison sont devenus des étagères Ikea brunes ou blanches, selon les pièces. Oui, oui! Je vis dans une bibliothèque. Et j’adore être aussi bien entourée. Mes livres sont classés par sujet : spiritualité, religions du monde, géographie, voyages, affaires, histoire, littérature, biographies, magazines divers, et j’en oublie. Tout ce qui me manque, je suppose, c’est un club de lecture à domicile. Et j’y pense.

J’ai aussi plusieurs belles photos d’auteurs qui me tiennent compagnie et que j’affectionne tout particulièrement.

Sur le plancher des anges, j’avance gaiement, je déambule entre les tables, je m’approche des présentoirs, je trottine dans les allées et le temps s’écoule dans le sablier divin.

Après quelques heures à rencontrer mes auteurs favoris, je cherche la canne de l’ange Gabriel ou une aile bienveillante pour m’envoler.

Et, comme si elle m’avait entendue, ma merveilleuse petite-fille apparaît sur mon cellulaire. Elle m’offre de venir me chercher. Elle aimerait que nous soupions ensemble. Je quitte donc le Salon du livre de Montréal portée par la grâce de l’amour familial et, le temps de traverser la ville, nous nous retrouvons à Laval dans le resto favori de ses parents.

Savez-vous combien j’aime mes petits enfants? Gros comme le ciel et encore plus gros.

Cora
📚

7 h 35 au café du village
La coquine neige a profité de la nuit pour peinturer notre joli village laurentien. À mon réveil, j’avais cinq ans et je voulais sortir jouer dehors.
« Maman, où sont mes petites bottes? Et mes mitaines, et mon foulard tricoté bleu? »

La neige me fait rêver à mon enfance lorsque nous découpions des morceaux de neige glacée pour construire un fort. Frérot dirigeait les opérations et nous, les fillettes, devions l’écouter à la lettre moyennant une motte de neige dans le cou. Bobby, comme l’appelait papa, était le champion des projets hivernaux. Sa spécialité était les igloos dans lesquels il lui arrivait de m’enfermer lorsque j’exagérais mes moqueries.

Je me souviens encore d’une certaine journée d’hiver. Nous étions affairés, frérot et moi, à construire un bonhomme de neige géant. La neige était molle et c’était facile de rouler les deux grosses boules qui serviraient de corps à papa. Oui, oui! Nous faisions un bonhomme ayant la forte corpulence de notre papa, dont frérot aimait se moquer. Et moi j’aimais lui rendre la pareille.

Je venais tout juste de l’aider à soulever une grosse boule pour l’installer sur l’autre lorsque le corps de mon frère se mit à gigoter. Il serrait ses cuisses et pliait son ventre comme pour une grosse envie de faire pipi. Et voilà que sans que sans crier gare, un haut jet de liquide rouge gicla sur la neige immaculée. Frérot gesticulait et criait comme une poule étouffée. Il avait peur. Il se croyait malade.

Lui qui savait tout ignorait que lorsqu’on mange des betteraves, il arrive que l’on pisse rouge. Comment l’aurait-il su? C’était la première fois que l’eczéma des mains de maman lui avait permis de faire un vrai jardin. Et les jolies betteraves rouge-brun faisaient partie des millions de choses que nous ne connaissions pas encore à cette époque.

8 h 45
Imaginez-vous donc que j’ai reçu cette semaine une missive de la lointaine France, adressée au siège social de l’Entreprise. La lettre mentionnait tout de go quelques félicitations à ma belle écriture québécoise. Elle venait du village de Gordes que j’ai dû chercher sur Google pour en apprendre davantage :
Population : 1 670 habitants
Dernier recensement : 2019
Densité : 35 habitants/km2
Superficie : 48,04 kilomètres
Altitude : 373 m
Fondation : 1031

À ce qui paraît, Gordes est classée parmi les plus beaux villages de France. Sa particularité est d’être perchée sur un rocher que l’on voit de très loin. Et lorsqu’on arrive à ses pieds, on a aussi le sentiment qu’il veille sur la vallée depuis toujours. Dieu du ciel, où est-ce? Google, aide-moi encore!
« Le village de Gordes est une commune française située dans le département de Vaucluse en région Provence-Alpes-Côte d’Azur. »
Paris-Gordes : 718,8 kilomètres
Trajet par auto durée de 8 h 5
Location de voiture : 16 euros par jour

Une certaine Apolline Duchesne veut savoir qui je suis. Comme elle me l’explique, sa fille institutrice vit au Québec et connait mes Lettres du dimanche qu’elle lui envoie après les avoir lues. Journaliste à la retraite depuis 20 ans, dame Apolline s’ennuie des véritables mots. Sans grand préambule, elle m’avoue qu’elle veut faire comme moi : ÉCRIRE.

Apolline veut chasser de sa tête 30 années de faits divers sortis de son encre. Elle veut changer de vie et changer de discours. Elle me supplie de lui expliquer comment je fais pour être si proche de mes lecteurs, complice avec eux, intime, honnête et généreuse en leur racontant ma vie entre les lignes.

10 h 28
Très chère Apolline, votre lettre me touche beaucoup. Nous avons probablement le même âge. Après de nombreuses années de travail acharné, j’ai cessé mes activités de gestion au sein de mon entreprise en 2018 et, quatorze mois plus tard, un méchant virus s’est étendu sur l’entièreté de la planète. Encabanée pour un long moment, j’ai entrepris d’écrire une lettre chaque dimanche à nos précieux et nombreux clients via la page Facebook des restaurants Cora, et ils ont commencé à nous lire. Au début, je voulais juste les encourager à garder espoir pendant la pandémie. Je voulais demeurer en contact avec eux, les informer et les rassurer.

Sans m’en apercevoir, j’ai désencombré ma tête du chagrin que la retraite m’avait causé, et aussi des multiples frustrations de m’être sentie inutile. J’ose vous dire, chère Apolline, que l’ÉCRITURE m’a sauvé la vie. Écrire chaque jour est devenu pour moi un rituel de bonheur. À force de jaser étroitement avec mes lecteurs, mon cœur s’est ouvert.

Chaque jour, j’explore le présent et la quotidienneté surprenante de la réalité. Comme faire une balade dans les montagnes, aller au marché, visiter une nouvelle librairie ou tout simplement apprendre à pédaler plus vite sur mon nouveau bicycle stationnaire.

J’écris habituellement quelque quatre ou cinq heures par jour, souvent dans un café, ou sur la table de ma cuisine en écoutant de la musique baroque. Un sage dont j’ai oublié le nom m’a dit que le baroque facilitait l’écriture. Je dois vous dire aussi que je dors en plein jour, une ou deux heures sur le divan de la bibliothèque, avec un épais bandeau sur les yeux.

Le reste du temps, je lis, j’apprends ou je cherche de nouveaux mots que je risque d’aimer. Depuis que j’écris, les best-sellers, les livres instructifs et les magazines de toutes sortes sont ma plus grosse dépense. Ils ont dépassé de loin les fringues colorées, les foulards, les souliers et les babioles à épingler un peu partout.

Voilà, dame Apolline, je suis convaincue que vous allez réussir votre virage. À son heure, tout être humain est un tréfonds à débroussailler, une histoire à raconter, un futur à ensemencer. Peut-être qu’un jour, sur la commune de Gordes, j’aurai l’extrême bonheur de visiter avec vous l’Abbaye Notre-Dame de Sénanque.

Cora

J’ai appris très tôt ce qu’étaient les résolutions du Nouvel An. Des tas de petites choses à faire absolument pour améliorer ma condition. « Surveille ton allure en perdant quelques livres », disait la tante Magella. « Sois plus gentille », disait papa, « et aide maman sans qu’elle doive te le demander ». Grand-père Frédéric était le seul à m’encourager à lire. Il collectionnait les coupures de journaux pour me les donner. C’est aussi lui qui incita grand-mère à me donner son petit dictionnaire pour que je puisse améliorer mon vocabulaire.

Ce dont je me souviens de cette époque, c’est d’une persistante impression de ne jamais être félicitée pour quoi que ce soit. Sauf, faut le dire, la religieuse, enseignante de français au primaire, qui avait dit à maman devant moi que j’écrivais très bien, mais que ma page de composition était chaque fois bourrée de fautes.

Dieu merci, je me suis mise à lire à outrance pour améliorer mon vocabulaire. À l’adolescence, je me souviens, dans mon lit chaque soir, j’épluchais le gros dictionnaire Larousse et je recopiais dans un calepin chaque mot que je ne connaissais pas. Au collège, j’étais devenue la plus sérieuse des jeunes filles parce que j’avais un but : améliorer mon écriture et devenir écrivaine. Peut-être est-ce à cause de cette trop grande passion que mon rêve s’est effondré. À cause surtout de ma totale ignorance des choses qu’une mère aurait dû apprendre à sa fille. Tel un gâteau dont on aurait oublié la poudre magique, le mariage obligé qui s’en est suivi fut un total fiasco. Et pourtant, la vie, tel un fleuve agité de toutes parts, continua de descendre vers l’océan, entraînant avec elle bambins magnifiques, amers chagrins et minuscule houle d’espérance.

En 1980, pauvre comme Job, je devins pourtant la plus heureuse des femmes libres de ce monde. Je me souviens, j’avais 33 ans, trois enfants quasi-ados et « un avenir mirobolant devant nous », m’amusais-je à leur promettre. Incapable de trouver du travail à la hauteur de mes diplômes d’études datant déjà de 15 ans, j’avais vite été engagée en restauration, comme la plupart des mères monoparentales du temps.

À cette époque, mes premières listes de résolutions m’incitaient toutes à perdre du poids, à faire de l’exercice dans un gym ou à stationner mon auto à cinq rues du resto pour marcher deux fois par jour la distance. Certes, je devais améliorer mon apparence, m’habiller mieux, être plus en forme, augmenter mon salaire et, avec le temps, vivre dans un meilleur logis.

Consciencieuse et vaillante, de simple hôtesse à l’accueil, on m’a promue gérante de soir, puis gérante de jour et, 10 mois plus tard, gérante générale d’un immense restaurant populaire ce qui m’obligea à être sur place six jours et demi par semaine. Quelques années passèrent à renflouer ma liste d’objectifs anodins puis un jour, une serveuse m’apporta un magazine oublié dans la section des gros clients d’affaires du midi. Elle ne savait pas quel client l’avait oublié. J’attendis donc quelques jours sans qu’il soit réclamé. Sept jours plus tard, je m’endormis transformée et heureuse.

Le précieux magazine contenait les résultats d’une fascinante étude menée par des chercheurs de l’Université Harvard de Boston; une étude en lien avec l’action d’écrire ses objectifs. Ils ont démontré que le 3 % des étudiants qui avaient écrit leurs objectifs de carrière tout au long de leurs études gagnaient en moyenne un revenu 20 fois plus élevé que le 97 % restant. J’ai aussi lu que ce 3 % d’étudiants avaient en commun d’être avides d’apprendre et décidés à aller plus loin.

Une main divine venait de me planter une graine dans la tête. J’allais être beaucoup plus sérieuse et proactive parce que j’étais moi aussi avide d’apprendre et décidée à tout faire pour améliorer notre situation. Après quelques recherches sur le sujet, je me suis familiarisée avec la puissance que génère le mouvement d’écriture. « Écrire nos objectifs sur le papier, c’est mettre notre futur en mouvement; c’est un acte qui rend nos objectifs réels et tangibles. » J’avais copié, un peu partout dans mes écrits, cette phrase d’une éminente spécialiste nommée Henriette Anne Klauser.

Début 1984, toutes les résolutions de ma liste s’étaient drôlement remplumées. Tels de braves soldats prêts à gagner la guerre, elles étaient toutes cohérentes avec la création de notre propre petit commerce. J’ai encore ce document préservé quelque part. Entre autres, j’avais succinctement décrit l’ébauche d’un petit commerce que nous aurions un jour, les enfants et moi.

Je m’en souviens tellement. Un genre de café-viennoiseries, gâteaux maison, scones et biscottis. Nous appellerions ça « La Clownerie ». On vendrait aussi des gâteaux d’anniversaire et des costumes de clowns pour les enfants. J’en cousais depuis toujours de très beaux pour mes marmots et les mamans d’il y a trente ans n’avaient déjà plus le temps d’en faire.

Une graine a pourtant germé et nous avons dû attendre jusqu’en 1987 pour qu’elle s’impose à nos yeux éblouis. Il s’agissait d’un petit bouiboui offrant de magnifiques déjeuners avec un gros soleil jaune, que j’avais moi-même dessiné, comme marque de commerce.

Après l’ouverture de ce premier petit resto, la liste d’objectifs devint de plus en plus sérieuse, de plus en plus bourrée de colonnes chiffres à dépasser. En janvier 1994, alors que les enfants et moi exploitions déjà neuf restaurants et que nous nous apprêtions à devenir franchiseurs, ma fameuse liste de résolutions est carrément devenue UN PLAN D’AFFAIRES ANNUEL.

Sans vraiment le réaliser, nos personnalités individuelles ont été englouties dans ce palpitant tsunami. Chacun d’entre nous ayant la cruelle mission d’être le meilleur. Et nous l’avons été, je suppose, cumulant notoriété, multiples prix d’excellence et revenus satisfaisants. Puis tranquillement, aussi naturellement que les lourdes branches penchent vers la terre, je me suis retrouvée sur la voie d’évitement, en retrait pour en laisser passer un autre, c’est-à-dire celui qui dicte le plan d’affaires annuel à sa cohorte de professionnels. Et il le fait très bien, même ces années-ci et malgré les conséquences de l’horrible tremblement du monde de la restauration.

Quant à moi, réfléchir me fait mûrir et écrire s’occupe du reste! L’infinie sagesse de l’univers aménage mes journées. Certains matins, j’avance tel un funambule entre deux gouffres. Quittant un paragraphe, je me tiens prête à sombrer. Je tente d’agripper une étoile et c’est le vent qui me sauve. Je n’ai plus besoin de planifier quoi que ce soit. Plus besoin d’écrire des résolutions ou de faire des promesses. À chaque aube, je n’ai qu’à attendre que le soleil se lève et qu’il daigne, encore un jour, me garder vibrante d’espoir.

Cora

7 h 30 au café du village
Ce matin en franchissant la porte du café, quatre matinaux et moi avons été éblouis. Noël s’était installé dans le commerce pendant la nuit. Cadres, lampes suspendues, étagères de friandises, tableaux d’affichage, contours de fenêtres et présentoirs à chocolats, toute chose avait du rouge sur la binette. Même la musique en sourdine avait changé d’air.

Plusieurs pâtisseries de circonstance taquinaient nos babines. Et la plupart des clients réguliers voulaient tâter les cadeaux vides, accoudés les uns sur les autres sous l’immense sapin joliment décoré. Moi-même, vieillotte de mille ans, je tremblotais comme une enfant. La magie de Noël venait d’entrer dans mon cœur. Tout l’avant-midi de ce glorieux samedi glissait comme un traîneau de père Noël en route vers la terre ferme.

Je me suis tout de suite souvenu de ce bonhomme Noël qui, depuis toujours, galope dans le ciel enneigé de décembre, sa longue barbe figée de givre, son gros ventre tout habillé de rouge et sa lourde voix projetant des cavalcades de rire dans son traîneau rempli de milliers de cadeaux à faire rêver tous les bambins de la planète.

Je me souviens encore de la fois où j’ai amené mes jeunes enfants dans un centre commercial rempli à craquer d’automates courant de gauche à droite, les bras remplis d’emplettes emballées dans des papiers scintillants et bariolés d’images de Noël. Arrivés en plein centre de la foire alimentaire, quelle ne fut pas notre surprise en voyant un gigantesque père Noël affalé sur les gros coussins de velours rouge d’un immense trône rouge avec une armée de jolis poinsettias au garde-à-vous devant ses bottes. Tout ce qu’on distinguait dans cet amoncellement de rouge, c’était la grosse barbe blanche du père Noël, sa moustache et ses longs sourcils aussi blancs que la neige immaculée.

La toute petite tira ma manche pour demander qui était la belle dame à la main gantée appuyée sur l’épaule du père Noël. Et le plus vieux de lui répondre que c’était une fée : la fée des étoiles. Celle qui est censée donner des bonbons aux enfants. Après presque une grosse heure à la file indienne devant le père Noël, chaque enfant a reçu, dans le creux de sa main, une petite canne en bonbon.

Nous étions pauvres à cette époque, mais nous nous sommes réjouis d’avoir vu le père Noël. Les enfants ont bu un chocolat chaud avec trois minuscules guimauves flottant sur le liquide chaud. Leurs sourires étaient tellement beaux à voir, chacun endimanché d’une moustache crémeuse. Ils ont bien sûr demandé des frites, un burger, une pointe de pizza, ou n’importe quel petit repas à l’extérieur du logis qui eut pu leur faire croire qu’ils étaient comme tous les autres enfants du quartier. Et j’ai dû leur promettre un macaroni au fromage Kraft, un vrai!, comme disait le plus vieux, pour finalement les sortir du centre commercial.

Dieu merci, nous avons amplement survécu. Les enfants ont terminé leurs études secondaires et se sont empressés d’aider maman en restauration. Cachés, je ne sais où, nous avions tous les quatre de nombreux talents en cuisine, plus spécialement en nourriture matinale. Année après année, en nous associant avec de valeureux franchisés, une grande chaîne de restaurants de déjeuners s’est implantée un peu partout en sol canadien. Les enfants ont enfanté à leur tour et une nouvelle lignée d’adultes résilients et courageux est en train d’échapper au karma de leurs ancêtres.

Grand-midi
Quittant presque à regret le café endimanché de magie rouge, je décide d’aller vers le nord pour admirer les habituelles enjolivures des fêtes. Comme chaque samedi, j’arrête au Couche-Tard de mon patelin pour acheter les journaux du week-end et faire le plein d’essence. Arrivée à Saint-Sauveur, la densité des touristes est à son max. Il s’agit toujours un peu du même genre de curieux qui épluchent les boutiques à la recherche d’excentricités, de jamais-vu ou de rabais de saison. Avançant à pas de tortue sur la rue principale, ma bagnole et moi concluons que, cette année, le Noël de Saint-Sauveur tire la patte. Je n’ai encore rien vu des gigantesques décorations de rue qui éblouissent chaque fois résidents et visiteurs occasionnels. Même les devantures de commerces sont tristounettes. Je suppose que c’est encore dû à la terrible pénurie d’employés que nous expérimentons à travers la planète. Comme s’il manquait une génération d’employés. Allons voir si le resto asiatique est ouvert. Ouf, oui! J’arrête chez Thaï Express pour un bon pad thaï au poulet avec extra brocoli. Riche en vitamine C, en antioxydants, en fibres et en sels minéraux, le brocoli al dente ne peut qu’enrichir mon capital nutritionnel. Lorsque j’en achète un emballage à l’épicerie, je ne peux jamais réussir à manger tous les fleurons avant qu’ils commencent à jaunir.

Enfin, au réveillon de Noël, nous nous régalerons. Dinde, tourtières, ragoût de pattes, cipâte et fèves au lard seront au milieu de la table entourés des légumes préférés des enfants dont, entre autres, des fleurons de brocoli légèrement braisés, servis avec une sauce secrète depuis toujours.

Au retour de Saint-Sauveur, comme si c’était déjà Noël, je me réjouis d’admirer une rangée de cumulus mauve et rose agenouillés sur la ligne d’horizon.

Merveilleux Noël, à vous tous, fidèles lectrices et lecteurs. Puissent vos yeux gourmands combler tous vos désirs.

Cora
🎄

Ce matin, j’attends que les mots surgissent d’eux-mêmes. J’attends qu’ils s’accouplent pour former des phrases que j’ignore encore.

Hier soir sur l’oreiller, j’avais la larme à l’œil en lisant un beau texte sur l’autocompassion, c’est-à-dire sur le sentiment de pitié qui nous rend sensibles à nos propres malheurs. Oui, oui! Mes phrases ne déboulent pas d’elles-mêmes ce matin. Elles hésitent et pleurnichent. Comment puis-je écrire sur ma propre souffrance; comment puis-je m’ouvrir à elle plutôt que de la cacher sous l’oreiller? J’ai tellement l’impression d’en avoir trop parlé dans mes écrits. Ai-je déjà regardé en face mes faiblesses et mes échecs sans jugement, sans accusation envers quiconque et sans excuse? Ai-je déjà considéré mes épreuves et mes infortunes dans le contexte global de l’expérience humaine?

La plupart d’entre nous vivent dans un incessant tourbillon de contrariétés. Nous rencontrons sur notre route beaucoup trop de nids de poule, de déceptions, de pertes et de souffrances de tout acabit. Et nous les humains, y compris moi-même, nous avons tendance à être négatifs, chiâleux, insatisfaits et, surtout, désappointés. Tellement de fois j’ai cru que l’on me privait d’un bonheur auquel j’avais droit en naissant.

En lisant sur l’autocompassion, j’ai compris qu’il existait une solution. Face à la déception, au lieu de réagir négativement, « nous pouvons nous traiter avec bonté et compassion. Nous pouvons nous donner un soutien émotionnel, comme on le ferait pour un ami proche ou un membre de la famille qui souffre. L’autocompassion ne consiste pas à se dire que nous sommes meilleurs que les autres d’une certaine manière. Il s’agit d’accepter la réalité : peu importe à quel point nous aimerions penser que nous sommes meilleurs, nous sommes des êtres humains, comme tout le monde. Et le fait d’être humain signifie que nous allons tous faire face à des échecs, des déceptions et des pertes à un moment donné. En acceptant que nous soyons imparfaits, nous pouvons changer notre voix intérieure en une voix de soutien, d’acceptation et de compassion. En conséquence, notre cerveau produira moins de produits chimiques stressants afin que nous puissions nous sentir mieux et mieux faire face » (extrait de eSantéMentale.ca).

J’en conclus donc, qu’au quotidien, l’autocompassion consiste à accepter la réalité, peu importe ce qu’il advient. Lorsque nous sommes compréhensifs, conscients d’être imparfaits et bienveillants envers nous-mêmes, nous nous sentons beaucoup mieux. Jadis, je ne connaissais pas grand-chose de la vie et, trop souvent, j’avais la mauvaise habitude de me juger sévèrement. J’avais beaucoup de difficulté à m’accorder quelque réconfort et de la compassion, surtout lors d’interactions verbales avec mes enfants. J’étais sévère et intransigeante avec eux pendant le travail et souvent les tiraillements d’opinion nous suivaient à la maison. J’avais toujours tendance à me blâmer, à être désolée et inclémente envers moi-même.

Certes, j’en avais beaucoup sur les épaules à l’époque du travail acharné. Dieu merci, les obligations se sont calmées et j’ai davantage eu le temps de m’acclimater à la compassion et à la bienveillance envers moi-même. Vous toutes qui, comme moi, êtes entrées dans une éternelle jeunesse, prenez bien soin de votre petit cœur. Soyez bienveillantes envers vous-mêmes. Évitez les confrontations inutiles et les arguments qui s’étirent à n’en plus finir. Détendez-vous même si vos précieuses confitures aux fraises ont collé au fond du chaudron. Ça m’est arrivé l’autre jour! Et, au lieu de me taper sur la caboche, je me suis rappelé ce que disait maman au sujet de faire deux choses en même temps; pendant que les fraises bouillonnaient, moi je m’enflammais en tapant une nouvelle histoire sur mon iPad. L’automne dernier, j’ai tardé à renouveler le contrat du pelleteur de neige et lorsque la neige est arrivée, j’ai dû faire des pieds et des mains pour en trouver un nouveau. Au lieu de paniquer, de me taper sur la tête comme je l’ai fait, j’aurais dû considérer la belle leçon de prévoyance que cela m’a donnée. Quelque mille contrariétés par année occupent nos journées; en moyenne 2,5 par jour. Elles titillent notre patience et font grimper notre tension artérielle. Raison de plus pour accueillir la vie avec détachement et tendresse envers nous-mêmes.

En février 2019, l’eau courante de ma maison a soudainement arrêté de couler. J’ai tout de suite appelé l’hôtel de ville de mon patelin pour apprendre que j’avais un puits artésien sur mon grand terrain. Je n’avais aucune idée où se situait le puits et surtout la pompe qui apporte l’eau à la maison. Comme tout le terrain était recouvert d’une épaisse neige, j’ai finalement trouvé une équipe de braves gaillards qui ont cherché avec des instruments pendant deux jours, sans résultat. Et finalement, ça m’a pris trois jours à fouiller dans mes photos d’enfants jouant sur le terrain en plein été. Sur une des dernières photos trouvées, j’ai vu en retrait, près d’une très haute haie de cèdres, un bâton d’acier brun foncé sortant du sol. J’ai rappelé les gaillards et ils ont creusé à l’endroit précis et ils ont trouvé. En criant ciseau, ils ont tout réparé! Jamais de ma vie je n’ai autant apprécié le retour de quelque chose que j’avais perdu. Quelque chose que je considérais comme très banal, tellement ordinaire que la possibilité d’en manquer ne m’a jamais effleuré l’esprit. Je n’oublierai jamais le soudain surgissement de l’eau dans le grand évier de la cuisine. Comme un miracle, comme une bénédiction!

Cora

16 h 14, mercredi, au complexe hôtelier Estérel
Croyez-le ou non, cette année nous fêtons nos 35 années d’existence, le premier petit resto ayant ouvert le 27 mai 1987, le jour exact de mon 40e anniversaire de naissance. Je n’étais pas une jeune poulette rêvant de conquérir l’univers, mais une maman de trois jeunes ados capables de m’aider à gagner notre croûte. Vous connaissez cette histoire, j’en suis certaine. Ce que j’aime pourtant, c’est de dire aux femmes que l’âge n’a aucune importance. Bien au contraire! Un kilo de maturité brassé avec deux kilos de difficultés, poivré de courage et salé de créativité, fait des miracles lorsque quelques enfants ont besoin d’être nourris.

J’ose ajouter qu’à l’œuvre, le corps de la femme est généralement plus solide que la coque d’un navire qui traverse les océans. La force, la patience et l’endurance d’une mère font des miracles. J’en ai été la preuve vivante à plusieurs occasions. Maintenant que je suis devenue une petite vieille assagie, j’ai le temps de reconnaître et d’apprécier toutes les belles qualités des femmes.

J’ai commencé cette lettre devant un magnifique feu de foyer, installée comme une reine dans un grand salon du complexe hôtelier Estérel situé dans les Laurentides. Oui, oui! Pour célébrer notre trente-cinquième anniversaire, nous avons invité tous nos employés de partout au Canada, quelque cinquante-deux valeureuses personnes, à passer deux jours avec nous au siège social de l’Entreprise. Puis, pour clôturer les réjouissances, nous nous sommes dirigés vers les montagnes laurentiennes pour y partager un délicieux souper, lequel a été suivi d’un feu de camp animé de chansons et de guimauves. Parions que chacun a fait un dodo de rêve dans une des très belles chambres de l’Estérel.

8 h 15 le lendemain matin
Le temps est un peu frisquet, mais nos cœurs bouillonnent d’amour les uns pour les autres. Matinale, je suis déjà installée dans l’immense salle à manger avec vue sur le lac, à une table près de la machine à café. Les uns après les autres, les gens arrivent, me saluent, zieutent l’immense buffet brunch et choisissent en priorité les tables près du lac. La nourriture est très attirante et le comptoir de fruits joliment coupés se révèle à la hauteur de nos attentes. Nous sommes enchantés.

Tous les employés de l’Entreprise sont heureux de s’être rencontrés. Un bourdonnement de rires anime le repas. C’est la première fois qu’ils sont tous ensemble et qu’ils peuvent créer des liens nonobstant l’éloignement des provinces canadiennes. Nous sommes tous ravis de la réussite de l’événement. La rencontre s’achève par un rassemblement devant l’immense foyer pour le mot de la fin. Le jeune président remercie chaleureusement Nancy, la directrice des ressources humaines, pour l’organisation de l’événement, ainsi que tous les participants d’y avoir assisté. Alors que nous nous acheminons vers nos bagnoles, un immense soleil nous accompagne. Le voyage de retour est parsemé de jolis lacs à nous donner envie de revenir dans ce coin de pays.

16 h 20, assise à ma table de cuisine
C’est toujours un immense plaisir pour moi de rencontrer nos valeureux collègues dispersés à travers notre grand pays. Surtout maintenant que je ne voyage plus autant qu’avant. J’avoue qu’en conduisant vers la maison, j’avais un tantinet l’œil humide en pensant que je ne suis plus ni à la barre du navire, ni complice de toutes les décisions opérationnelles. Pour tout dire, quelques fois, je m’ennuie de l’époque du travail acharné, du temps où j’étais au centre de l’action. Ne faut-il pas mourir à quelque chose pour renaître ailleurs? Je me dois d’être entièrement heureuse de la tournure des événements. Mais, comme tout le monde, quelquefois je voudrais revenir à mes quarante ans.

Je suppose que la morale de ce paragraphe c’est qu’il faut vivre chaque jour comme si c’était le dernier. Sur ma route vers l’ultime demeure, je devrais plutôt disperser des remerciements au lieu de penser à certains regrets. Tout est parfait. J’ai reçu plusieurs talents et je les ai exploités. Et le temps a passé. Pourtant, j’avance encore avec une immense reconnaissance d’être toujours vivante.

Je sais au fond de mon cœur que j’ai encore un dernier objectif, une ultime saison. Je suis comme le pommier qui n’a de repos que lorsque tous ses fruits se détachent de l’arbre, ces pommes porteuses de joie et de bons conseils. J’essaie de lancer en terre jusqu’au dernier pépin gage d’avenir. En insistant pour écrire, je secoue ma tête encore bourrée de mots. Je veux mourir usée jusqu’à la corde, vide et légère comme une plume toute prête à s’envoler. À mon rythme et à ma manière, je persévère. J’apprécie chaque minute du trajet, chaque ligne, chaque mot créateur d’espoir.

Aussi longtemps que vous voudrez me lire, chères lectrices et chers lecteurs, je serai là pour vous servir mes déjeuners de mots. Je suis encore affamée d’apprendre, vaillante, curieuse et susceptible de m’émerveiller devant une toute petite fourmi tisserande capable de transporter cent fois son propre poids. Comme elle, j’essaierai moi aussi de vous apporter des tonnes de joie, un peu de réconfort et de partager avec vous mes réflexions saugrenues concernant mon instable compréhension des mystères de la vie.

Sachez que tout m’intéresse encore, tout m’émerveille, tout m’interpelle. Chacune de mes phrases pourrait être une question. Elles le sont bien souvent. Ligne après ligne, je suis devenue une observatrice du vivant, une femme aguerrie cherchant à comprendre les multiples circonvolutions du cœur humain. Sachez aussi que je vous aime énormément.

Cora

7 h 38 au café du village
L’automne bénit ramène enfin le temps des confitures aux agrumes. Citrons, pamplemousses, mandarines, clémentines et oranges de toutes sortes. Ce sont mes préférées. Et depuis le début de la pandémie, j’ai eu grandement le temps de m’exercer à plusieurs recettes différentes. Je suis gourmande et j’aime étendre sur ma toast matinale une bonne cargaison de chairs de fruits, y compris la peau de l’orange coupée en fines lamelles ajoutée au bouillon de cuisson.

J’aime tellement me promener dans les grandes surfaces d’alimentation ou dans les marchés ethniques où il m’arrive souvent de découvrir de nouvelles variétés d’aliments. Ce genre de randonnée remonte au temps où je débutais comme cuisinière de petit resto de déjeuners. Ma curiosité était insatiable. Surtout concernant les étalages de fruits frais et les laitues bien vertes pour décorer nos assiettes à déjeuner.

Je m’en souviens tellement. Mon jeune fils est devenu très rapidement un expert en découpes de fruits frais. Son dada était la fameuse flèche de pomme qu’il réussissait les yeux fermés! Et il a enseigné son expertise à des centaines de jeunes artistes fruitiers. Cette décoration bien particulière est même devenue avec le temps l’emblème des assiettes de déjeuners, tous compétiteurs confondus.

Peut-être d’ailleurs sommes-nous aujourd’hui les seuls à savoir que toute cette révolution des déjeuners, d’ordinaire à extraordinaire, a pris naissance dans nos premiers restaurants. Oui, oui! J’ose me vanter. J’ai été l’initiatrice de ce renouveau du déjeuner. Jadis, il y a trente-cinq ans, les familles ne sortaient pas de la maison pour aller déjeuner au resto. Une très grande occasion se fêtait dans un hôtel reconnu où existait un brunch du dimanche comprenant quelques plats d’œufs, des charcuteries, des salades et généralement une belle variété de desserts.

Puis, il y avait les casse-croûtes de quartier ouverts assez tôt pour servir œufs, bacon, saucisses, jambon et crêpes en poudre du commerce aux travailleurs. Avant nous, personne n’avait vu de jolies assiettes de fruits frais accompagnant un déjeuner d’œufs ou de grandes crêpes maison. À nos débuts, personne ne garnissait une grande crêpe comme nous avec des fraises délicieuses, des bananes et des fruits frais mélangés baignant dans une délicieuse crème pâtissière maison. Je me souviens, comme si c’était hier, de l’éblouissement qui apparaissait sur chaque visage. Le sourire fendu jusqu’aux oreilles de chaque nouveau client; leurs têtes s’étirant pour essayer de voir la magie opérante dans la cuisine.

Nous travaillions à cette époque en pleine euphorie créatrice avec, chaque jour, des dizaines de nouvelles paires d’yeux complètement éblouis. Et lorsque surgissaient quelques minutes de repos avant ou après le rush du midi, il me fallait noter tout ce que nous inventions spontanément et à tous les instants.

Nous ignorions à cette époque la tâche titanesque que signifiait la création d’un nouveau concept de restauration. Créer représentait pour nous la meilleure façon d’éblouir nos clients. Et ça l’est encore aujourd’hui, 35 années plus tard. De partout, nos clients ont appris à faire la fête autour de nos assiettes de déjeuners. Et bien sûr, notre façon de ravir une clientèle s’est aussi installée à l’extérieur de nos propres établissements. Est-ce la rançon de la gloire d’être copiée? Je m’en passerais grandement. Mais encore, serions-nous capables de servir tous les adeptes de ce glorieux concept de restauration? Je suis heureuse de savoir que tous les Canadiens peuvent se régaler, grâce à nous. Savoir que j’ai participé à cette incroyable révolution me comble de bonheur.

9 h 40
Chère dame Louise D., à la fin de votre commentaire, j’apprends que vous demeurez à Saint-Sauveur, à quelque huit minutes du café de mon village où j’écris. Profitez du Mexique, du soleil et de la plage. Y retournerai-je moi aussi, un de ces jours, à Riviera Maya, où je suis allée quelques fois du temps du travail acharné? C’est assez étrange de constater à quel point je me contente de ma jolie petite vie d’aujourd’hui. Écrire me comble de bonheur, je suppose. Écrire et réfléchir au temps qu’il me reste; à ce dernier quart de siècle qui tout doucement me pousse vers la sortie. J’y pense souvent. Surtout lorsque je conduis, mais n’ayez crainte. Je vous confie ici un lourd secret : au volant, j’ai une peur quasi impossible à dompter. Et le pire c’est que je n’en ai encore jamais parlé à quiconque. Pourquoi vous, chères lectrices et chers lecteurs? Parce que vous êtes pour moi les oreilles les plus bienveillantes au monde. Et que peut-être l’une ou l’un d’entre vous saura m’aider à dissoudre cette affreuse peur.

Ma mère est morte dans une collision frontale avec un gros camion qui transportait des moutons à l’abattoir. L’accident est arrivé exactement à l’endroit où l’affiche verte annonçait CAPLAN, le nom de son village natal. Après la mort de papa l’année d’avant, maman avait décidé d’amener mes enfants en Gaspésie. Aucun des trois n’a subi de blessures apparentes, mais maman est morte sur le coup. Lorsque j’ai dû identifier son visage déconstruit à la morgue, la peur qu’il m’arrive la même chose s’est tout de suite immiscée en moi. Et depuis, j’y pense en conduisant. Pas toujours, mais presque. J’ai quand même fait le tour de la Gaspésie, l’été dernier. J’y ai pensé, mais vous étiez avec moi dans la bagnole et j’étais trop occupée à vous parler pour avoir peur de quoi que ce soit.

En y pensant bien, la peur diminue un peu. À vrai dire, maintenant que j’écris, vous êtes toujours avec moi lorsque je vous raconte ce que je vois et ce que je ressens. Pour tout dire, vous êtes mes anges gardiens.

11 h 12
J’ai souvent l’impression qu’une intelligence supérieure à la mienne s’empare de moi en écrivant. En faisant ce que j’aime vraiment, j’arrive à me faire confiance et à prendre le risque de suivre le message intérieur qui m’est dicté. L’énergie créatrice de l’univers est à notre portée. Imaginez cet immense entrepôt où l’on peut cueillir autant de perles que l’on désire. Bien souvent, je rêve en couleur et en plein jour. Écrire me comble et plus je noircis de lignes, plus j’apprends à compter sur mon intuition. On dirait bien souvent que j’entends les mots défiler dans ma tête. Comme si je n’étais plus seule au clavier, comme si j’étais cette partie de moi qui désire à tout prix s’exprimer. En écrivant, j’apprends à canaliser mes impulsions créatrices. Et oui, il m’arrive souvent de prendre des risques, d’explorer des domaines cachés de ma personnalité, ou d’avouer des faits jamais dits comme aujourd’hui, la mort de maman.

Ma destination est toujours la même, mais elle comporte mille et un détours qui me permettent d’accueillir les surprises de la vie. Les barrières de mon imaginaire sont quasi invisibles tellement elles sont éloignées l’une de l’autre. Mais attention, l’imaginaire parle, raconte, dialogue et discute comme les corneilles en plastique cordées à la queue leu leu sur le dessus de mes armoires de cuisine. L’imaginaire est un merveilleux ajout au réel et s’avère quelquefois le plus savoureux de toute l’histoire. Moi-même, il m’arrive de lancer à mes tendres amies noiraudes des répliques assez saugrenues.

— Dites-moi, chères corneilles, qu’allons-nous manger pour souper?
— Les restants d’hier ou un gentil filet de morue?

Cora
🐠

7 h 30 au café du village
Je suis tellement heureuse d’avoir repris l’écriture après l’épisode de la COVID. Les cinq vaccins, je suppose, m’ont beaucoup aidé à vaincre le méchant. Ce fut comme une grippe : un mal de gorge accompagné d’une grosse fatigue. J’ai eu un peu peur parce que j’étais incapable de me concentrer pour écrire.

Croyez-le ou non, le iPad est demeuré fermé 12 longs jours. Et je craignais d’avoir perdu la magie des mots. Mais je tiens à vous le dire : le treizième jour en ouvrant l’écran magique, le miracle s’est produit. J’ai écrit SURPRISE, J’AI LA COVID en criant ciseaux! Et je suis redevenue la plus heureuse des femmes. Vous vous en doutez peut-être, ÉCRIRE est comme une drogue quotidienne non nuisible à la santé et susceptible de procurer un certain bonheur à celui ou celle qui pianote sur le clavier. C’est mon cas.

J’essaie de mon vivant de déplumer l’oiseau papotant encore dans les buissons. J’essaie d’assécher chacune de ses plumes, de vider l’encre qui gratouille les tréfonds. Je veux partir plus légère qu’une aile de papillon; usée jusqu’à la corde et dépourvue de tout regret.

Dans votre grand évier de cuisine, imaginez récurer une casserole : frotter, astiquer, décaper et dérouiller toute adhérence résistant encore, puis aseptiser. Je veux voir ma tête vide devenir un nuage transparent avec les larmes de ma vie suspendues dans l’atmosphère; toutes prêtes à laver mes traces.

Partir à l’improviste comme soudainement un ruisseau tombe du haut d’une montagne. Partir avec l’éveil d’un volcan, les bras agrippés au balcon du Paradis. Partir au creux d’un lit, à demi consciente. Partir en dormant, en rêvant d’avoir vingt ans. Partir en ignorant la route. Partir meurtrie. Partir toute seule.

9 h 42
La clémence du temps m’attire vers les montagnes et je décide de filer vers Mont-Tremblant. J’achète un troisième café et me voici sur la route 117 pour une balade en voiture. C’est d’autant plus agréable que ma bagnole est de la même couleur que les sapins. Bien sûr, les couleurs automnales se sont affadies, mais le soleil m’accompagne. J’adore faire des promenades en écoutant Radio-Canada. Surtout avec Pénélope McQuade et sa brillante intelligence.

Sainte-Adèle, Val-David, Sainte-Agathe, et finalement, j’atterris à Mont-Tremblant et mon premier arrêt est à la jolie librairie indépendante CARPE DIEM située dans un petit agglomérat de jolies boutiques. J’achète quelques nouveaux essais sur l’écriture et deux livres informatifs sur le Japon. Un sur la ville de Tokyo et l’autre sur les alentours du mont Fuji. Oui, oui! Sur ce pays hors du commun que ma petite-fille adore. Elle n’y est pas encore allée, mais nous planifions un voyage pour ses 15 ans. Entretemps elle apprend le japonais et dessine la plupart des caractères de mangas. Elle a le même talent en dessin que sa cousine, la fille de ma fille. Comme on dirait, la créativité court dans la famille. La petite a d’ailleurs passé l’Halloween avec son nouveau kimono et ses petits souliers en bois que nous avons fait venir sur Amazon. Juste en face de la librairie, j’entre dans la plus belle boutique pour femmes des Laurentides. Bien entendu, je n’achète rien parce que mes garde-robes débordent. Je marche pendant une bonne demi-heure et m’assois à l’occasion pour reprendre mon souffle.

Le village de Mont-Tremblant est très accueillant. J’ai presque envie d’entrer manger un brin, mais je m’abstiens. Il fait trop beau et je veux profiter du soleil. Encore un café chez Tim Hortons pour le retour à la maison avec un arrêt au CAVEAU, genre d’épicerie fine de campagne. Au diable la gourmandise, j’achète un gros pain brioché à l’orange et au chocolat! Quelques belles tomates, des câpres de la sorte que je préfère, de l’ail du Québec et les derniers blés d’Inde frais de la saison. Quelques secondes, je zieute un pâté au poulet maison. Damnée solitude! Combien de bonnes choses je m’empêche d’acheter sous prétexte que je suis seule pour souper? Surtout que leur frigidaire est très bien garni. Lasagne, moussaka à l’agneau, bœuf bourguignon, ragoût de boulettes à en être étourdie. Une bonne cuisinière comme moi souffre d’être seule bien souvent. Même devant les comptoirs de prêts à emporter, car les portions sont généralement pour deux complices à la table.

En revenant, j’arrête chez l’opticien de Sainte-Adèle pour m’informer de mon prochain examen. Lorsque je me sens seule quelques fois, j’ai comme un réflexe automatique : je songe à de nouvelles lunettes.
— Janvier 2023, me répond un gentil vieil homme bien conservé. Jeudi, le 26 janvier, pour être plus exact, ajoute l’homme qui me fait voir ses belles dents en souriant.

Merdouille de merdouille. Je repense au gros pâté au poulet du Caveau. Comment font les femmes matures et intelligentes pour manger une pointe de pâté au poulet quatre soirs d’affilée?

Cora
🐓🐓🐓🐓

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