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Cher Soleil,

Je me suis souvenu l’autre jour des vagues propos de ma mère faisant allusion au fait que j’étais arrivée ici-bas un jour d’immense soleil.
— « Un soleil éblouissant flanqué en plein milieu du ciel, le plus beau de tout le mois de mai », avait raconté maman.

Ce jour-là, du 27 mai, alors qu’elle arpentait son jardin avec son beau ventre tout rebondi, elle fut obligée de s’accrocher à sa vieille bêche pour absorber le signal brutal lui annonçant que j’allais enfin sortir de son ventre.
— « Je me souviens, dit maman, lorsque tu cognais pour sortir, j’ai levé la tête vers le ciel pour prier et c’est un soleil aveuglant qui me dévisageait. »

J’ai moi-même vérifié dans l’Almanach Beauchemin de 1947. Ce matin-là, cher Soleil, tu t’es levé à 4 h 18 et tu m’as attendu douze longues heures; le temps nécessaire à te rapprocher de la Terre et à te pencher vers la grande fenêtre du premier étage de notre maison. Avoue! Cher Soleil, tu nous as vues entre les rideaux. Maman qui m’expulsait en hurlant et la voisine qui l’aidait en me tirant la tête à deux mains. T’en souviens-tu? Ayant tout oublié en sortant du ventre de ma mère, j’ai lancé un cri d’effroi en affrontant ce nouveau monde. M’as-tu entendue? J’ai pleuré durant de longues minutes jusqu’à ce que la femme aux mains rouges plonge mon corps dans une grande bassine d’eau tiède. Elle m’a lavée, m’a ensuite séchée et enveloppée de plusieurs épaisseurs de tissus rugueux. Elle pensait certainement que ton immense chaleur n’allait rien faire pour me réchauffer.

Je me suis pourtant assoupie et j’ai dormi quelque temps jusqu’à ce qu’une tétine de chair rose et chaude s’introduise entre mes lèvres. J’ai tété avec avidité parce que mon corps ressentait un urgent besoin de se reconnecter aux odeurs familières de ma génitrice. « Tu as bu sans arrêt, racontait ma mère, tellement que j'ai dû calmer frérot et lui expliquer que tu n'allais pas me vider de tout mon sang. »

Ce mardi-là, cher Soleil, tu t’es couché à 19 h 35. Tu commençais juste à prolonger ta présence jusqu’après le souper en t’amusant à colorer de tes chauds rayons la trentaine de petits villages répandus tels des grains de chapelet autour de la péninsule gaspésienne.

Souviens-toi, cher Soleil. Quarante années plus tard, j’étais moi aussi présente à ta naissance. C’était en octobre 1987, lorsque je t’ai tracé pour la première fois sur une petite carte blanche. Voulant me faire plaisir, un client régulier insistait pour m’imprimer gratuitement des cartes d'affaires. Lorsque tu es sorti tout de go d’entre mes doigts, joufflu, épanoui et rayonnant, j’ai tout de suite cru au miracle. Comme si une divine main avait elle-même façonné ta belle tête jaune et brillante, tes paupières complices et ton immense sourire de contentement. À coup sûr, les anges et toi saviez ce qui allait nous arriver. Vous saviez que tu deviendrais une grande marque de commerce et que moi, ton humble maman, j’allais te servir jusqu’à épuisement de mes capacités.

Avec le temps, cher Soleil, j’ai appris que la plupart des miracles se succèdent devant nos yeux et nous ne les voyons pas. Nous attribuons leurs bienfaits au coup de génie, à la chance, au mérite ou à une quelconque récompense d’avoir autant œuvré. Comme je l’expliquais à mon petit-fils Zacharie (25 ans) l’autre jour, j’ai toujours cru aux forces de l’Univers capables de tout faire apparaître pour nous soutenir; tellement que je n’ai jamais perdu espoir. Toi, cher Soleil, tu m’as certainement entendu leur parler des centaines de fois depuis tant d’années. Je m’adressais à la petite voix à l’intérieur de moi; celle qui s’amplifiait à mesure que l’entreprise grossissait. Va savoir pourquoi! On dirait que plus je lui parlais, plus elle devenait importante dans mes réflexions. Plus j’avais confiance en elle, plus elle prenait de la place dans ma tête et dans mon cœur.

J’ai même baptisé cette voix du beau nom de Providence. Car, pour une femme comme moi qui gagne sa vie en vendant de la nourriture, ce beau mot signifiait « Densité inépuisable de “provisions” ». Avec Providence comme alliée, j’étais convaincue de ne manquer de rien. Et parce que j’y croyais fermement, je finissais toujours par atteindre mes buts. La vérité, c’est que je n’ai manqué de rien pendant toutes ces années de travail acharné.

Aujourd’hui arrivée aux trois quarts de mon âge, je suis encore éblouie des multiples miracles qui se réveillent avec moi chaque matin. Des yeux qui peuvent encore tout lire et admirer chaque détail de Dame nature. Une ossature forte, droite et solide. Une santé à toute épreuve. Une créativité d’abeille travaillante et un appétit de vivre quasi démesuré.

Maman avait bien choisi son jour. Car, ici-bas, le Soleil et moi avons développé un attachement impossible à dénouer. Et je suis certaine que, le moment venu, c’est emmaillotée dans sa douce chaleur que je m’envolerai vers le paradis!

Oui, oui, je suis née un 27 mai de Soleil éblouissant en 1947.

Cora

Je ne me souviens plus, était-ce en deuxième ou en troisième année que j’ai découvert les crayons de couleur? Oui, oui, cela vous semble inusité aujourd’hui, mais en 1954, les beaux crayons de couleur de marque Laurentien étaient quelque chose de très précieux.

« De précieux et de dispendieux », avait déclaré maman en lisant la liste des effets scolaires à se procurer. Elle avait choisi pour moi la petite boîte de six crayons : rouge, bleu, vert, jaune, orange et violet. J’étais complètement éblouie malgré le fait que j’avais insisté pour obtenir la boîte de douze couleurs.

Maman gouvernait l’économie familiale et chaque cent noir était important. Surtout qu’elle allait aussi devoir m’acheter un paquet de grandes feuilles blanches pour apprendre à dessiner. Juste à voir sa figure rembrunie, je savais qu’elle agirait à contrecœur. J’ai pourtant appris. À force de dessiner le ciel et la mer, le crayon bleu s’est usé en un rien de temps. Je m’en souviens encore. J’ai eu la larme à l’œil jusqu’à ce que papa revienne de voyage et me promette de me rapporter une boîte de douze crayons, juste pour moi.

Je dessinais mes arbres préférés, des sapins avec des branches bien épaisses et aussi, quelques fois, une belle étoile jaune scintillante sur le faîte. Le crayon orange ne servait presque jamais puisqu’à cette époque les oranges étaient des denrées rares en Gaspésie. Une fois pourtant, j’ai dessiné maman avec une robe orange et un petit bandeau de tête assorti. Elle avait une très belle figure, mais jamais, à ses dires, elle ne porterait une robe aussi criarde.

Aujourd’hui, en émule d’Iris Apfel, l’orange est une de mes couleurs préférées avec le jaune, le rose, le mauve et le vert lime. Oui, oui, j’ose la couleur car elle me garde vivante. D’ailleurs, je raffole des lunettes et j’en ai de presque toutes les couleurs à force de faire les marchés aux puces pour trouver des montures rétro. Vous trouveriez sans doute que ma garde-robe ressemble surtout à une grosse boîte de crayons Laurentien 24 couleurs.

Je dessine depuis toujours; sur les feuilles scolaires, sur l’endos des feuilles de calendrier, sur des calepins bien conservés, dans la marge de mes agendas et plus tard sur les murs de nos restaurants. Parce que nous n’avions pas de budget pour décorer nos murs, j’illustrais et coloriais les noms des plats du menu. Et je placardais une dizaine d’affiches ici et là dans le resto. À chaque nouvelle ouverture, j’ai dessiné encore et encore pendant presque dix ans jusqu’à ce que nous ayons les moyens de reproduire professionnellement mes propres dessins à placarder sur les murs des restaurants.

Pendant très longtemps, j’ai dessiné à la main nos menus avec plusieurs petites illustrations qui, à la longue, ont créé un style de communication très particulier. J’ai aussi conçu moi-même des caractères de minuscules et de majuscules qui sont devenus notre propre police de caractères. Nous l’utilisons d’ailleurs encore aujourd’hui dans toutes nos communications marketing. Programmée dans les ordinateurs de nos graphistes il y a quelque 15 ans, la typographie CORA est distinctive et très représentative du style original de tout notre concept.

Je suis particulièrement heureuse et très fière de cet accomplissement. Non seulement, j’ai eu le bonheur de dessiner moi-même notre logo SOLEIL, tous nos menus et la plupart de nos illustrations décoratives, j’ai surtout la grande satisfaction de savoir que les petites boîtes de crayons de couleur de mon enfance ont porté fruit.

Encore une fois, je réalise que toute l’édification du concept CORA a pris naissance dans mon enfance. L’importance extrême que j’ai accordée à la typographie de l’alphabet, le continuel désir d’apprendre, l’amour de la lecture et ma grande curiosité ont été les jalons les plus importants de ma réussite.

Je me souviens de toutes ces années de jadis pendant lesquelles j’arrosais la moindre graine d’idée. Je surveillais chaque détail, chaque couleur appétissante, chaque assiette bien garnie. Tout nouveau frisson titillait ma curiosité et j’y donnais mon entière attention. Même si, à chaque nouvelle éclosion d’idée, je devais affronter le doute, l’incertitude et même l’impossible, j’avais cette bienheureuse manie de TOUJOURS VOULOIR TRANSFORMER L’ORDINAIRE EN EXTRAORDINAIRE.

Tellement souvent j’ai pensé que c’était une gentille fée qui me chuchotait mes meilleures trouvailles et qu’un ange bienveillant m’aidait à réussir. Et c’est ainsi que pendant que je peinais à désherber mon propre jardin, un concept exceptionnel de restauration matinale émergea du pur néant.

Cora

MAMAN,
8, chemin du Paradis
Là-haut dans le ciel

Très chère maman, tu dois être surprise de recevoir enfin un signe de vie de ma part. Depuis ta mort accidentelle en 1982, je t'ai écrit une seule fois, mais j’ai déchiré la lettre. Aujourd'hui, devenue beaucoup plus vieille que toi et encore vivante, j'apprends enfin à emballer tout mon amour et à être capable de te l'expédier là-haut dans ton Paradis.

Maman, je me souviens très clairement du jour où j'ai dû identifier ton corps à la morgue. Je me souviens surtout de ton crâne fracassé et sanglant comme l'avaient été tes mains toute ta vie durant. Je n'ai pas pleuré ce jour-là parce que mon propre cœur était lui aussi brisé en mille miettes. M'éloignant du marbre glacial, j'ai juste essayé d'oublier ta triste vie.

Papa était mort l'année d'avant et tu avais décidé d'amener mes enfants en Gaspésie aussitôt que les vacances arriveraient. Travaillant comme une folle à cette époque, ça m'arrangeait que mes petits puissent enfin voir la mer et les jolies truites cachées dans ses ruisseaux. Tu t'en souviens, maman? Tu venais juste de dépasser l'affiche de ton village lorsque ta petite Austin Marina a frappé en plein front un gros camion transportant des moutons à l'abattoir. J'ai tellement eu peur maman lorsque j'ai reçu l'appel. Même si on m'avait dit que mes enfants étaient sains et saufs, des mois entiers, je les imaginais, comme les moutons en route vers la mort.

Très chère maman, je t'ai accusée trop longtemps pour mes propres difficultés à vivre. Je t'en voulais de ne pas nous avoir aimés comme il fallait, d'être toujours malade dans ta tête, si peu affectueuse et si peu encourageante face à nos aspirations. Je ne voulais pas te ressembler. Et pourtant, lorsqu'à tes funérailles j'ai appris de tante M que tu avais déjà le cœur brisé lorsque tu as épousé papa, j'ai réalisé que j'avais fait exactement la même chose que toi : marier un homme que je n'aimais pas parce que je portais sa semence.

Tante M m'a aussi dit que tu aimais la littérature, que tu avais des rêves d'écriture, des espoirs artistiques et des désirs de voir le monde et d'en apprendre davantage. Elle m'a avoué, la larme à l'œil, que tu avais dû renoncer à tout cela car, à cette époque, une jeune fille n'avait guère le choix.

Aujourd’hui, je te comprends maman. Et je ne peux plus t’en vouloir. Ta révolte passive s'est exprimée en faisant bien ton travail quotidien : la cuisine, le pain, les confitures, le ménage, le jardinage et la couture. Mais, je dois te le dire, ton manque d'amour nous a beaucoup perturbés, nous, tes enfants, tes filles surtout. Chère maman, nos misères s’achèvent maintenant parce que nous allons apprendre ensemble que le bonheur pousse de l'intérieur. Il est capable de ressurgir des pires malheurs, de se frayer un chemin jusqu’à notre cœur et d’exploser dans nos bras.

J'allonge ma missive, chère maman, parce que malgré tout, j'ai encore besoin que tu m'aimes; que tu me berces et que tu chantes pour m'endormir. Mais ne t'inquiète plus de moi. J'ai appris  d'instinct ce que j'avais à faire. J'ai quitté l'époux malfaisant et, sept ans plus tard, en 1987, j'ai entrepris de construire une immense cuisine à l'intérieur de laquelle mes propres enfants et des centaines d'autres collègues ont été accueillis avec respect et affection. Ensemble ils ont découvert leur plein potentiel, la confiance en eux-mêmes et appris à réaliser de grandes choses.

Oui, maman, c'est probablement à cause de toi et parce que notre vie de famille a été difficile que je me retrouve dans ce métier de l'hospitalité à ouvrir les bras, à nourrir et à aimer tous ceux qui s'attablent chez nous.

Certains docteurs de l'âme diront peut-être que c'est l'idéalisation de mes propres désirs de petite fille qui est à l'origine de mon leadership. Peu importe, maman. Peu importe que j’aie voulu démontrer que, malgré le modèle boiteux, j’étais capable de faire mieux, d’être meilleure et pour plus longtemps.

J'ai dressé une grande table. J'ai rassemblé des centaines d'entrepreneurs autour d'une cause créatrice et rémunératrice. Je suis fière et satisfaite, d'avoir créé ici-bas un repas qui sera encore servi lorsque je t'aurai rejointe là-haut. Ne t'inquiète plus, maman, je suis riche puisque j'ai découvert que nourrir les autres avait réussi à assouvir  la faim de mon pauvre cœur.

Aujourd'hui, chère maman, je pleure de joie en t'écrivant tellement je suis contente d'être née. Je te remercie d'avoir été ma mère, exactement comme tu as été parce que ça m'a permis de devenir qui je suis. Je te remercie de m'avoir transmis ton amour de l'écriture, de la littérature et de l'enseignement. Tu m'as aussi légué ton talent de couturière et avec lui le pouvoir magique de tout réussir avec mes mains. Tu m'as donné ta capacité d'organisation, ta forte carrure, ta chevelure abondante, ta résistance aux contrariétés, à la douleur et au manque d’amour. J'ai  hérité de ta surprenante force physique, de ton sens aigu de l'économie et de ton extraordinaire capacité d'abnégation.

Je m'en souviens, maman, la première fois que je t'ai demandé une robe, tu m'as donné deux verges de tissus et un patron. Et c'est ainsi que j'ai appris à coudre tous les jolis habits de mes enfants, des robes pour moi, des nappes, des rideaux, et presque tous les gentils animaux rembourrés illustrés dans les gros livres de patrons Butterick ou McCall. Tout cela m'a servi, chère maman, et je suis tellement contente de t'avoir ressemblé.  Je t'aime, je t'aime enfin maman, et c'est pour moi la plus sublime des émotions.

Il n'y a que l'amour d'important et je sais maintenant que le monde est rempli de mamans qui, comme moi, se souviennent aujourd'hui des douleurs libératrices de leur évolution. Je n'aurai plus peur car il n'y a que l'amour d'important. Et chaque fois qu'un être humain se trouve devant l'urgence d'un acte créatif, il avance à tâtons vers la connaissance de lui-même tel un nouveau-né déliant un à un ses talents à la lumière. Je te serai éternellement reconnaissante, très chère maman, de m'avoir conservée vivante et lucide jusqu'à ce que je puisse décortiquer et comprendre ta vie et la mienne.

De là-haut, tends-moi la main et attrape la mienne, maman chérie. Tiens-moi fort. Maintenant que nous nous sommes retrouvées, un mutuel attachement coule dans nos veines. Et aujourd'hui, pour te dire BONNE FÊTE, je n'aurai qu'à dessiner un immense CŒUR rose dans le bleu du ciel!

Ta fillette qui t'aime infiniment,
Cora

💓
Psst : À toutes les femmes de la terre qui ont, d’une façon ou d’une autre, élevé un enfant; à ma fille et à mes deux petites filles, je vous offre mon cœur bouillant d'amour.

L’autre soir, j’avais trente ans et j’étais assise sur le lit conjugal, droite comme un « i », avec devant moi, les joues noires de la nuit épiant mes gestes à travers l’unique fenêtre de la chambre. Sur mes genoux, une bible pour enfants, imprimée en grand format, et sur laquelle quatre feuilles lignées d’écolier attendaient que j’y déverse mon chagrin. J’hésitais, j’avais peur et je craignais l’époux colérique qui clamait à cœur de jour que les femmes ne sont pas faites pour écrire. Il détestait que je puisse sortir de ma tête des paragraphes qu’il ne pourrait jamais lire ni comprendre. Par prudence, je cachais mes écrits, mes stylos et tout crayon ne faisant pas partie du matériel scolaire des enfants.

Treize années de mariage et trois jeunes enfants m’avaient appris à garder la paix dans le logis. Je me taisais, je cuisinais, je nettoyais, j’aimais mes bébés et j’obéissais au maître des lieux. Téléguidée par un quelconque ange dont j’ignorais le nom, je divertissais mes petits en leur lisant la Bible. Lavés, peignés et parfumés de talc, les trois s’assoyaient autour de moi sur le tapis du salon. Ils m’interrompaient souvent, me posant mille questions concernant la vie des premiers apôtres et les paraboles de Jésus. Je me souviens particulièrement de l’histoire du pauvre Lazare, mort et enterré, puis revenu à la vie. J’étais, à cette époque, très loin de me douter que moi aussi, un jour, je sortirais de mon triste tombeau.

Quelquefois, pour adoucir mon sort, j’essayais d’être encore plus gentille que la gentillesse. Et l’époux grondait de plus belle. Il essayait de me mater, de me soumettre à son autorité. Mais ma docilité le mettait hors de lui et je ne lui résistais jamais. Le Dalaï-Lama aurait été fier de moi s’il m’avait vue, lui aussi, à travers la fenêtre de la chambre.

Même si j’étais la seule des trois belles-filles capable d’écrire à la belle-mère dans sa propre langue, l’époux ergotait. Il voulait savoir ce que j’écrivais; si je me plaignais.

Souvent l’après-midi, je m’assoyais sur le petit balcon du troisième étage. J’essayais de réfléchir à ma vie, mais tout s’embrouillait dans ma tête. Chaque fois, mes peines et mes espoirs entremêlés se perdaient dans le bruit assourdissant de la circulation urbaine. Parfois, j’implorais les oiseaux des villes de transporter mes messages à des amis imaginaires. Une fois, un écureuil sorti de nulle part a sauté sur mon balcon. J’ai tout de suite voulu le flatter et ses dents se sont agrippées férocement à mon pouce. Sauf pour mes bébés, il m’était facile de conclure que, dans ce monde allophone, personne ne m’aimait.

Comme dans l’histoire de Cendrillon, les belles-filles acariâtres se réjouissaient de mes malheurs. « Quelle idée, épouser une étrangère! » clamaient-elles à qui voulait l’entendre. « Certes, elle parle notre langue, elle cuisine notre nourriture, mais que connaît-elle de notre mentalité? »

Dans le quartier grec du centre nord de Montréal, la vie avançait cahin-caha et un jour la belle-mère arriva de Grèce. Insistant pour vivre avec sa nouvelle belle-fille, j’étais certaine que mon inconfort quotidien allait augmenter de quelques crans à l’échelle de Richter. Même le beurre sur la table la contrariait; la quantité de camomille que je mettais dans sa tasse, la pliure des feuilles de vigne, l’orzo trop pâteux, l’agneau trop cuit. Elle chialait sur chaque détail à son enfant préféré : lui, mon époux.

Pourtant, il m’arrivait de l’aider à laver son énorme corps, assis sur un tabouret dans la petite salle de bain du logis. Je me souviens encore aujourd’hui comment je devais savonner les plissures de son cou, ses oreilles caverneuses et ses larges épaules. Prendre dans ma main ses lourdes mamelles, frotter son gros ventre, ses épaisses cuisses et ses longues jambes sur lesquelles une mousse savonneuse dégoulinait et s’immisçait entre ses orteils biscornus. Son corps bien asséché, je démêlais et peignais ses longs cheveux encore tout noirs et je badigeonnais son visage d’une crème antirides rapportée de Thessalonique.

Dans ces rares moments d’intimité, j’ai souvent eu l’impression que ma vie misérable n’était rien en comparaison de ce que cette femme avait enduré. Je connaissais son histoire et étrangement, je l’aimais. J’aimais son cœur résilient malgré de nombreuses épreuves affligeantes : perte de ses trois époux, son enlèvement par des soldats rebelles, viols à répétition, éloignement de ses enfants et misère noire durant de longues années, jusqu’à ce qu’elle puisse rejoindre ses trois fils dans notre bon Canada.

Quelques fois, avant de lancer la pierre à l’une ou à l’autre, il est bon d’en apprendre sur leur vie, de savoir dans quelle marinade elles ont macéré.

Cora

« Faites en sorte que vos actes soient garants de votre valeur, mais méfiez-vous constamment des pièges terribles de l’orgueil et de la vanité qui risquent de nuire à votre succès ». — Og Mandino

J’ai jadis expérimenté la brutalité de cette maxime. Je me souviens, c’était vers la fin d’octobre et on venait d’ouvrir un troisième restaurant avec, le long de la devanture, une vingtaine de citrouilles transformées en sorcières sous les couteaux de nos jeunes cuisiniers. Plutôt fière, je me pavanais dans le resto lorsqu’un étrange nouveau client m’invita à m’assoir et me raconta l’histoire d’un gâteau de son pays capable d’impressionner les clients les plus capricieux.

« Le gâteau sachertorte est une œuvre d’art », renforça l’inconnu après m’avoir expliqué de long en large la recette de ce gâteau étagé au chocolat moelleux garni de confiture d’abricot et recouvert d’une délicieuse glace au chocolat.

Un peu gênée de lui offrir notre renversé aux ananas comme dessert du jour, je me suis promis d’essayer de reproduire ce gâteau le soir même, à la maison. Curieuse et audacieuse, c’est ce que je fis une bonne heure après avoir recherché dans plusieurs livres de cuisine la recette exacte du fameux chef-d’œuvre viennois.

Comme j’avais sur place tout le nécessaire, je mis une nouvelle cassette d’Andrea Bocelli dans le lecteur, allumai le four à 350 °F et entrepris de mélanger les différents ingrédients. Contrairement à mes habitudes, je suivis la recette mot à mot et fouettai le glaçage juste comme il le fallait, très excitée du résultat et, surtout, en imaginant l’exclamation des employés et des clients lorsqu’ils apprendraient que cette merveille avait été concoctée de mes propres mains. De plus, j’avais une belle cloche à gâteau pour transporter mon œuvre d’art au resto le lendemain matin.

Couchée très tard après avoir nettoyé ma cuisine, réveillée en retard et sortie en vitesse de la maison avec la cloche bien garnie, j’ai dû la déposer sur le toit de ma Honda le temps de chercher mes clés que j’avais oubliées dans la maison. Où avais-je donc mis ces damnées clés que j’égarais un jour sur deux, même en temps normal? Dix minutes plus tard, les trouvant sous une pile de livres de recettes, j’ai vite couru à la voiture, mis le contact et filé tout droit vers le resto où déjà quelques clients devaient m’attendre en piétinant de froid à l’extérieur. J’ai déverrouillé la porte avec mille excuses et me suis empressée d’allumer les feux sous la machine à café. Je savais que le liquide chaud avait le pouvoir de tout faire pardonner.

Ce n’est qu’en entrant dans la cuisine les bras vides que je me suis souvenu du magnifique sachertorte. J’ai eu la naïveté de courir dans le stationnement pour voir si la cloche était encore sur le toit de mon auto.

J’ai quand même passé des semaines à me demander à quel moment au juste, à quel endroit précis et dans quelle pente du parcours mon fameux gâteau avait sauté dans le vide. Pour aussi longtemps que je suis restée dans ce resto, je ne me suis jamais rendue au travail sans penser à mon sachertorte. Je l’imaginais majestueux, se scindant en deux malgré le glaçage hermétique. Je voyais la cloche stupéfaite, glisser malgré elle dans le vide. J’imaginais l’effroyable déconfiture des abricots. J’entendais tantôt le fracas du verre atterri sur le pavé, tantôt le piaillement des oiseaux perplexes devant ce gigantesque amas de miettes si savoureuses.

Et c’est ainsi, assez tôt dans mon histoire, que les corneilles me déracinèrent l’orgueil et la vantardise. Et chaque fois, par la suite, lorsque la fanfaronnade s’apprêtait à me grimper dans le chignon, j’imaginais qu’un oiseau de malheur me picorait le nez. L’univers a tout manœuvré pour que mon désir de faire plaisir au monde reste pur, gratuit et complètement désintéressé.

Pauvre sachertorte, anéanti avant d’être applaudi. UNE BIEN BONNE LEÇON POUR MADAME LA FONDATRICE!

Cora

Le besoin d’écrire frappe tellement fort certains jours qu’il est capable de tirer un rêve du néant et le rendre réel. Alors j’empoigne mon bloc-notes et le stylo toujours à la même place sur la table de chevet, et j’essaie de transcrire le plus rapidement possible tout ce qui m’apparaît lorsque j’ouvre les yeux. Ainsi, ce matin, j’émerge de sous l’édredon, j’ouvre grand les yeux et je vois une immense et très haute double porte rouge à poignée dorée. Où suis-je donc? Gardant mes pieds au chaud, j’active mes neurones. La réalité de ce rêve me semble impossible à décrire.

Je suis sur une route étroite, je ne vois rien derrière moi, mais je suis certaine que je me déplace depuis longtemps. Comme si j’avais marché toute une vie durant. J’avance sur une espèce de muraille de Chine invisible. Levant la tête vers le ciel, je peux presque toucher un nuage. Cette route est comme un tunnel, un long couloir à ciel ouvert où s’affichent, ici et là, de grands tableaux illustrant des morceaux de ma propre vie, des tableaux animés ressemblant à des écrans géants de ciné-parc où tout bouge; je peux ressentir des émotions, entendre des bruits et même ma propre voix changeante à mesure que j’avance en âge.

Là, à ma droite, tête première, je me vois sortir des entrailles de ma mère. Des mains de femme m’accueillent, toute rouge et gluante, et me plongent dans une bassine d’eau tiède. Puis, je me vois, rampant sur le prélart jaune de la cuisine, mes petits doigts essayant d’agripper les grenailles de nourriture tombées de la table. Plus loin, j’aperçois maman tellement jolie, berçant frérot sur la galerie de Caplan. Plus tard, elle est dans la cuisine, découpant dans un vieux drap de longs rubans de tissus, momifiant ses mains couvertes d’eczéma, enroulant chaque doigt avec des bandelettes de tissus serrant ses chairs. Et plus loin, je l’entends pleurer lorsqu’elle plonge ses mains dans un lavabo d’eau bouillante.

J’avance et je vois grand-père Frédéric venir à la rescousse de sa fille avec, pour les enfants, un gros sac brun rempli de noisettes. Il est assis par terre avec nous et je l’entends nous apprendre que lorsque la lune est rouge, il fera chaud le lendemain; lorsque la terre gèle avant l’arrivée de la neige, les érables vont couler à flots au printemps. Et plus loin, c’est l’été. Nous voilà sur la grève, lui et moi. Pour me faire peur, il enroule autour de son cou quelques longs foulards d’algues brunes et sautille en criant comme un cormoran affamé.

Sur plusieurs tableaux, je vois mon père partir et revenir tellement souvent avec sa petite valise de commis voyageur. J’entends Mario Lanza (ténor américain, 1921-1959) chanter à tue-tête dans le salon lorsque papa pleure. Encore plus loin, deux petites filles jouent dans un carré de sable, deux têtes blondes frisées comme des moutons, et un grand fanfaron qui essaie de leur faire accroire que le bonhomme sept heures existe encore.

Que m’arrive-t-il? Un ange aurait-il filmé ma vie pour me la rappeler à l’heure fatidique? Suis-je vraiment en route vers l’au-delà? Et tous ces tableaux animés, vont-ils plaider ma cause ou l’empirer? Ai-je vraiment vu la grande porte du paradis?

Je n’ai jamais parcouru Compostelle et pourtant, le temps d’un instant, j’ai l’impression de m'y trouver avec un ange me tenant par la main. Heureusement, car quelques pas plus loin, une grande tristesse s’empare de moi. Je me vois en robe de mariée, le ventre déjà grouillant de vie. Je pleure lorsque, sur le perron de l’église, mon époux enlève son anneau de mariage. Dieu merci, l’ange me tire la jaquette et j’avance en âge. Comme par magie, dans plusieurs tableaux, je vois mes trois enfants grandir. Tous les quatre soudés ensemble, nous travaillons, nous survivons et nous réussissons. Je porte très souvent une veste blanche de cuisine. Je souris, je suis heureuse parce que j’aime faire plaisir au monde; j’aime surtout créer de nouveaux plats pour éblouir la galerie.

Cette longue route mène-t-elle vraiment au paradis? En suis-je encore très loin? Je redresse mes oreillers et j’allume une petite lampe pour éclairer mon bloc-notes. Dehors, la nuit roupille à poings fermés. SUIS-JE EN TRAIN DE RÊVER OU D’IMAGINER UN RÊVE? L’édredon en pagaille trahit ma quiétude. Un pied devant l’autre, j’avance pourtant. Lorsque j’entends des bruits de tonnerre violenter mon égo, j’ai peur et j’essaie de prier. Sur l’écran magique, je me vois implorer le grand manitou. Et, lorsque tout va bien dans ma vie, lorsqu’un soleil éblouissant inonde mes désirs, je néglige sa divine présence dans mon cœur.

Que puis-je faire? Ma route avance dans le ciel, cahoteuse, grimpante et descendante au rythme du tassement des nuages. Suis-je sur la bonne voie? J’ai peur d’être encore très loin du paradis, et encore plus peur d’être trop près de cette immense porte aussi rouge que le feu de l’enfer. L’ange pose sa main sur mon épaule. Que sais-je de cet endroit paradisiaque? J’essaie de me rappeler les consignes du Petit Catéchisme de mon enfance et tout s’embrouille dans ma caboche. Le paradis existe-t-il vraiment? Je me questionne. Ai-je été une bonne personne, une bonne mère? J’avais toujours une excellente raison pour trop travailler.

Glacée d’effroi, une pluie acide tombe dans mes yeux et tous les tableaux de ma vie s’embrouillent. Suis-je déjà morte? En route vers le jugement dernier? Et voilà que tout d’un coup, quelque chose se passe. La poignée dorée bouge, elle grince et tourne sur elle-même. Je tremble, je ne suis qu’une vieille femme quêtant encore un peu de paix. Une minute, une heure, une éternité, un silence immaculé emprisonne l’espace. Ma tête cherche à s’enfuir, à plonger dans un océan de requins, à se cacher au fond des mers. Puis soudainement, aussi lourde que tous les péchés du monde, la haute double porte rouge s’entrouvre devant une immense foule. Je panique, je me croyais toute seule sur la route. Où suis-je? Que va-t-il se passer?

Un vieillard de mille ans m’apparaît. Il avance vers moi en toge blanche et pantoufles roses. Il s’immobilise. Lorsque ses yeux s’enfoncent dans les miens, mon cœur se fendille en mille morceaux. Puis l’ancêtre étire son cou, ouvre ses grands bras et embrasse l’âme de la foule. Je frissonne d’espoir. Serais-je du lot des élus? Et comme s’il m’avait entendue, la bouche craquelée de Saint-Pierre dépose en chacun de nous un ultime viatique, une absolution bienheureuse :
-« Entrez, mes enfants chéris. Ici, il y a de la place pour toutes les âmes du monde. »

Cora

Encabanée dans ma grande maison aux six divans, j’ai enfin eu le temps de réfléchir. Ces trente dernières années, par monts et par vaux, j’ai sillonné notre grand pays afin d’y planter un peu partout de belles grandes tables à déjeuner. Et j’ai eu drôlement besoin d’un repos quasi obligatoire pour enfin me calmer les hormones. La pandémie et son sévère confinement me l’ont procuré.

Au début, comme tout le monde, j’ai ragé contre cette abominable calamité dont personne n’avait prédit l’arrivée. J’ai pleuré la mort hâtive de beaucoup trop de personnes âgées. Et, masquée jusqu’aux oreilles, j’ai eu peur pour ma propre vie, celle de mes enfants et de mes petits-enfants. J’ai prié pour nos proches, nos franchisés, nos employés, nos clients et la planète entière. Chaque matin, j’ai entrepris de marcher quelque deux kilomètres dans la nature pour apaiser mon esprit et me coller à l’indéfectible sagesse des arbres.

Pendant ce confinement obligatoire, j’ai eu tout le temps au monde pour réfléchir à ma vie, à mes bêtises, à mes excès et à mon entêtement à réussir à tout prix. Comme si mon existence en dépendait; comme si le nombre d’établissements allait être l’unique barème pour me définir. Et le méchant virus est arrivé, bousculant nos habitudes, nos croyances et ma ferme conviction de vivre jusqu’à cent ans. Je le désire encore, mais avec un peu plus de détachement, comme il me plairait qu’il fasse soleil demain.

C’est un fait, je ne suis plus à la barre de quoi que ce soit d’important. Et je survis, heureuse d’être encore de ce monde et confiante dans l’avenir. Voulant garder contact avec nos précieux clients, dès le début de la pandémie, j’ai entrepris de leur écrire une lettre chaque semaine et j’en suis à la cent-cinquantième, presque. J’ai retrouvé ma passion de jadis! L’écriture, je vous l’avoue, a été ma meilleure thérapie. Elle a vidé ma tête d’un lourd passé. Mes plus beaux et mes pires souvenirs se sont égarés dans un fouillis de paragraphes, la plupart aujourd’hui grugés par l’oubli.

Jadis, j’étais tellement contrariée de ne jamais pouvoir en faire autant que j’aurais voulu. Quelques fois, je me souviens, l’espoir me coupait les pattes, mais je restais debout, m’accrochant à l’aile d’une corneille ou, mieux encore, à la patte d’un loup. Aujourd’hui, je me sens beaucoup plus forte. J’ai perdu des plumes, mais j’ai gagné la bataille. Les épreuves ont égratigné ma vie, mais je réalise qu’elles ont aussi été le brouillon de ma réussite. Je le comprends maintenant, et je prends le temps d’apprécier ma résilience, de compter mes bénédictions et d’égarer en forêt la plupart de mes petits chagrins incrustés. Oui, oui, vous devez me croire; je n’entends presque plus mon cœur brailler.

Étendue bien souvent sur le divan rouge du salon ou sur le vert kiwi de la verrière, j’ai eu amplement le temps de revisiter mon passé, mes exploits, mes épreuves, et j’en conclus que tout a été nécessaire. J’ai aussi pu reconnaître et m’approprier quelques belles qualités fort aidantes à mon succès : la créativité, l’audace, la persévérance et le courage.  Ce confinement a été pour moi comme une longue convalescence émotionnelle qui a finalement accouché d’une nouvelle énergie vitale. La souffrance a foutu le camp et mon appétit de vivre pourrait dévorer un volcan. L’inaction m’a forcée à réfléchir, à assumer ma force et ma fragilité. J’ai appris à voir clair et plus loin que le bout de mon nez.

Ayant eu très peu de choses pour m’étourdir, j’ai été beaucoup plus calme, moins entreprenante, plus profonde, et plus en harmonie avec la nature et mes réels besoins. Les amitiés décevantes se sont desséchées et les pies assourdissantes ont fui mes parages. J’ai aussi fait la paix avec les deux chipies « Vieillesse et Retraite » (lettre publiée le 13 mars dernier) et au lieu de les ignorer, j’ai accepté de faire partie de leur club. À bientôt 75 ans, il n’est pas trop tôt!

À mesure que la normalité se réinstalle, la joie et le plaisir de socialiser refont surface. Un bon déjeuner au resto, une fête d’enfants, une visite dans une bouquinerie, un café entre amis et la musique valsent rapidement dans nos têtes. Je vous le jure, ces jours-ci, une couronne de possibilités encercle mon occiput. Mon premier voyage en bagnole sera certainement de refaire une énième fois le tour de ma Gaspésie natale pour respirer l’air de la mer, manger du poisson frais et emmagasiner dans ma tête et dans ma caméra des paysages à couper le souffle. N’avez-vous point, vous aussi, l’impression de revivre, allégés, curieux, et encore plus amoureux de la vie? Je vais également réintégrer mon rôle honorifique de fondatrice visitant avec un immense plaisir nos courageux franchisés un peu partout à travers le Canada. Et, au début de l’été, j’aurai l’extrême bonheur de vous présenter un petit chef-d’œuvre conçu par l’équipe créative de l’entreprise : Un tout nouveau grand menu de déjeuners.

Cora

Quelle étrange impression s’empare de moi ce matin? J’ai peur qu’un loup soit entré dans ma tête; un loup affamé d’histoires abracadabrantes; un loup dont les interminables hurlements emplissent ma caboche.

Et comment vais-je raconter cela au véritable monde; à mes précieux lecteurs, à tous ceux qui hier félicitaient ma belle plume? Que m’arrive-t-il? Les anges par grand vent auraient-ils perdu mon adresse? Et ce ciel impassible, va-t-il me tomber sur la tête si ce loup dévore mes paragraphes? Que deviendrais-je sans histoires à raconter, sans lecteurs à divertir et sans mots pour me nourrir? Que me veut ce fauve aux yeux jaunes tout juste sorti d’un quelconque cauchemar? Devrais-je avoir peur?

Encore attifée de fringues de lit, je tourne plusieurs fois autour de la table de cuisine comme si j’allais courir le marathon de Boston. Le regard mystérieux du loup me transperce à chaque tournant. Et soudain, je frissonne. J’ai peur que s’envolent mon imagination, mes espoirs et le fol objectif que j’ai tout récemment installés dans ma caboche.

D’ailleurs, c’est peut-être cette nouvelle folie qui attise l’animal! Ce cœur de vieillotte aguerrie qui maintenant s’emploie à chercher son âme sœur. Je fige sur place devant l’animal qui, soudainement, étire sa tête vers moi. Comme pour me parler, un étrange hurlement entrecoupé de mots inaudibles s’écoule de sa gueule; un hurlement si doux et si précieux qu’on aurait dit qu’il me le donnait avec sa propre main. Essayant de ne pas le dévisager, je remarque pourtant que le jaune de ses iris passe au vert profond. Comme si, tout d’un coup, l’animal s’adoucissait.

Ma gorge, aussi sèche qu’un désert, peine à réagir. Ce fauve est-il aussi méchant que je l’ai imaginé? Aurait-il, lui aussi, comme dame corneille, quelque chose à me dire? Un long moment, le loup reste immobile et muet; ses yeux s’enfoncent dans les miens. Peut-être voyait-il quelques prières s’échapper de mes lèvres et grimper vers là-haut? Peut-être même qu’un ange invisible lui flattait le museau? Que faisait-il dans ma cuisine sans vouloir m’attaquer?

Mes entrailles s’impatientent. J’ai un urgent besoin de caféine. Osant bouger, je remplis le réservoir d’eau, j’allume la machine et je prends la crème dans  le frigo. Oserai-je lui offrir quelque chose à boire ou à manger? Et d’ailleurs, que mangent les loups pour déjeuner? Malgré toutes ces années en cuisine, j’en connais encore si peu de mon métier!

Et voilà que soudainement l’animal ouvre la bouche. « Alors, vieille grand-mère, voilà que tu cherches l’amour », proclame l’animal mi-figue, mi-raisin. Audacieuse, je lui explique que je cherche le plein épanouissement avant de quitter l’ici-bas, une grande main dans laquelle déposer la mienne, un cœur bienveillant, un doux langage et des yeux aussi attirants que les siens en cet instant magique.
— N’aie crainte grand-mère, je vais t’aider dans ta quête. C’est d’ailleurs ma spécialité en ce bas monde. J’aide les personnes âgées à vivre plus heureuses et plus longtemps.

Tout d’un coup, comme pour signer sa promesse, un éclair de soleil envahit la cuisine.
— Gentil loup, veux-tu déjeuner avec moi, boire un café chaud et mordre dans un toast bien grillé?
— Non merci, chère nouvelle amie. Ma compagne bienveillante m’attend à l’orée du bois. Nous allons pique-niquer près de la rivière. Et l’animal de bondir hors de la maison aussi vite qu’il y était entré.

Plus je vieillis et plus j’ai tendance à surestimer mes peurs; à en faire, quelques fois, des méchants loups capables de m’occire. Certains jours, ces bêtes imaginaires envahissent mon présent et menacent ma paix d’esprit. Depuis que j’ai déclaré mon audacieux désir de trouver une âme sœur, on dirait que la peur m’assaille sous toutes ses formes. Peur d’être trop vieille, peur d’être ridicule, peur de ne pas plaire à l’élu et peur que personne puisse vouloir s’intéresser à moi. En éprouvant la peur, peut-être apprendrais-je à mieux la connaître? Peut-être découvrirais-je qu’elle n’est qu’un fantôme évanescent, une ombre fugitive me poussant hors de ma zone de confort. Peut-être aussi qu’en prenant de l’âge, j’ai un peu oublié mon courage, mon audace et ma ténacité; toutes ces qualités qui jadis ont fait de moi une meneuse. Qu’à cela ne tienne, j’ai maintenant un bon loup dans mes parages et je n’aurai plus peur.

Heureuse de l’avoir rencontré, je vais continuer d’écrire jusqu’à contraindre ma vie à valoir son pesant d’or.

🐺
Cora

Betty demeurait juste en face de notre premier resto, dans un nouveau complexe d’habitation aux allures plutôt luxueuses. La jeune quarantaine, elle ressemblait à s’y méprendre à Sally Field, la fameuse actrice qui incarna La Sœur Volante dans la série du même nom à la télé dans les années 1967-68.

Je me souviens encore de la première visite de Betty. Hésitante, elle entra et, comme un membre de la famille,  quitta le resto pour revenir rapidement le lendemain. Et c’est ce qui arriva tous les jours qui suivirent. Betty fit instantanément partie des réguliers du resto.

Café après café, accoudée devant elle derrière le comptoir, je l’avais longuement entendue me raconter sa vie. L’amour fou du début, les promotions successives du mari, les ados qui demandent où est papa. Et finalement le couperet qui tombe comme un « chérie, je ne t’aime plus ». Betty incarnait pourtant la plus gentille des femmes. Et j’ai souvent pleuré avec elle dans mon cœur. Elle était si avenante, si douce, réservée et pourtant pince-sans-rire à ses heures.

Depuis le départ du roi de la maison, comme elle le surnommait, elle avait dû accepter un 8 heures de travail, 5 jours semaine dans une pharmacie située à deux rues de notre resto. Elle venait donc chez nous, chaque jour ouvrable vers 11 h pour un « bon gros déjeuner », comme elle les appelait ; un repas qui allait la garder alerte jusqu’au soir. Quelques fois, Betty hésitait devant le tableau affichant le plat du jour. « Elle trichait », disait-elle, lorsqu’elle se laissait tenter par un vol-au-vent au poulet ou par un pain de viande sauce tomates. Car Betty était folle de nos déjeuners. De belles omelettes épinard-cheddar ou western, des plats d’œufs « tellement bien accompagnés » comme elle disait, et des crêpes, trois grosses dans l’assiette avec une montagne de fruits toujours frais et joliment coupés.

C’est donc un de ces midis de tricherie que l’histoire de Betty se corsa. On était le 1er avril 1989 ; et moi la fofolle, j’avais acheté la veille quelques petits poissons rouges que je gardais sous le comptoir dans des bols à soupe remplie d’eau fraîche.

Comme à son habitude, Betty arriva vers 11 heures, s’installa au comptoir et se mit à hésiter. Je venais tout juste d’écrire le plat du jour au tableau.

« Lasagne aux épinards et fromage ricotta »

Betty s’informa de la soupe en me cherchant des yeux.

-  « Un consommé maritime » que je lui réponds.

- Je triche, affirma-t-elle avec conviction.

Et me voici qui dépose devant elle, un bol à soupe dans lequel un petit poisson rouge cherche sa mère en tournaillant.

Notre Betty, voyant sa soupe, lève les bras en criant mon nom, manque de tomber de son tabouret et finalement, me traite de folle à lier en s’exclamant : « Ça se peut pas, Cora, là tu exagères ».

Bien sûr que j’exagérais, mais tous les clients du boui-boui riaient à gorge déployée. Et notre divorcée préférée finit, elle aussi, par rire aux éclats et me fit jurer que je lui devais une grosse faveur pour son traumatisme maritime.

Le lendemain, lorsque Betty s’approcha du comptoir, c’est moi qui la devançai en disant:

- Demande-moi tout ce que tu voudras et j’vais te le faire!

- Hummm, murmura-t-elle? J’hésite Cora. Je veux manger des crêpes avec des fruits, mais c’est pas assez emballant, pas assez époustouflant à mon goût pour compenser ta plaisanterie avec le poisson vivant.

- Pourrais-tu mettre les fruits dans une grande, grande crêpe avec de la crème fouettée ou avec un genre de crème à la vanille comme j’ai déjà goûté chez ma voisine italienne?

- Betty chérie, laisse-moi quelques jours.

Au lieu de faire les trois crêpes habituelles avec les fruits dessus, j’étends sur la plaque chauffante une très grande crêpe bien mince; je la laisse cuire d’un côté puis je la retourne. Je nappe ensuite la surface déjà cuite avec la crème pâtissière dont je pratiquais la recette depuis quelques jours. Puis j’y verse la portion de fruits. Je plie vers l’intérieur chaque côté croustillant de la crêpe comme pour en cacher la garniture. Puis je dépose ce nouveau délice dans une grande assiette oblongue.

Couronné de rosettes de véritable crème fouettée et saupoudré de sucre en poudre, ce nouveau déjeuner de crêpe provoque quelques implosions dans mon propre cerveau avant même que Betty puisse y piquer sa fourchette.

C’est fascinant de constater que chacune des grandes vedettes de notre menu est issue d’un petit bourgeon de gourmandise, lui-même expulsé des lèvres d’un client.

Betty s’exclama de bonheur en goûtant sa nouvelle crêpe et s’empressa de me jurer qu’elle avalerait des poissons rouges tous les jours si, le lendemain, je lui servais des nouveautés aussi mirobolantes.

❤️

Cora

De tout mon cœur, mille mercis à toutes les Betty qui m’ont aidé, d’une façon ou d’une autre à créer le menu de déjeuner le plus impressionnant en Amérique. Tantôt en me racontant une recette inusitée, tantôt en m’apportant un vieux livre de cuisine, en me suggérant un plat qu’ils ont goûté en voyage ou tout simplement en me décrivant un souvenir d’enfance qu’ils ne peuvent oublier.

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