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23 juillet, 2021 |

Nous quittons Caplan.

Parce que les patrons anglais pensaient que mon père serait plus productif en se rapprochant des grands centres, nous quittons Caplan. Avec frérot qui insiste pour s’assoir devant, entre papa et maman, nous les filles, sommes cordées sur le siège arrière avec la grosse boîte à lunch familiale occupant, à elle seule, la moitié de la banquette. Comme ma jeune sœur a toujours mal au cœur en automobile, elle doit s’assoir du côté de la vitre, derrière papa. Quant à moi, je suis coincée au centre avec la toute petite dans les bras et la boîte à lunch que maman a insisté pour garder à proximité, derrière elle. Environ trois cents kilomètres à entendre frérot poser mille questions à papa, entrecoupées de « pipi, j’ai faim, j’ai soif » ou de « quand est-ce qu’on arrive à Sainte-Flavie? ». Et, chers lecteurs, je vous épargne les altercations entre époux, les pleurs de la toute petite et les maux de cœur de l’autre sœur. 

 

Sainte-Flavie est un joli village situé à deux kilomètres de la ville de Rimouski. À deux cents kilomètres de notre premier logis, nous demeurons encore sur la route 132, du côté du fleuve dans une maison à trois étages que ma mère a détesté en la voyant. Elle la trouvait trop vieille et trop grande pour le peu de personnes que nous étions. Mais, deux jours plus tard, lorsqu’arrive le gros camion contenant notre vie, tout le monde est content de retrouver ses affaires; surtout moi qui m’inquiétais pour mes p’tits calepins d’écriture que j’avais cachés dans mon linge de corps. Le lendemain, une voisine frappe à la porte. Elle offre de nous aider à placer la maison, mais maman refuse avec ses deux mains entourées de bandelettes et cachées dans d’immenses gants de caoutchouc. 

— Non merci, mon mari arrive; il a tout prévu.

La voisine pantoise réfléchit un instant, se tourne vers nous et nous invite à souper chez elle.

— J’ai huit enfants, dit-elle, et ils seront contents de vous connaître. Mais maman refuse encore. Elle préfère s’installer avant de visiter les voisins.

 

Pourtant, le lendemain, le voisin d’en face nous invite à traverser la rue. Il est le propriétaire de la maison louée. Chez lui, pour la première fois de notre vie, nous regardons la télévision. Frérot crie presque d’excitation et moi, j’ai huit ans, je dévisage le Pépinot de l’écran pendant que maman explique sa maladie à une étrange créature ayant cigarette au bec et des lunettes rouge feu ornées de diamants sur le nez.

 

Papa pense que la télévision va distraire maman, mais elle ne la regarde pas. Pas même lorsqu’il décide d’en acheter une et de l’installer au pied de son lit, dans la grande chambre du bas de la trop grande maison qu’elle n’aime pas. Et nous voici grimpés sur la courte pointe de feu la grand-mère Joséphine avec maman couchée en boule à la tête du lit. Nous regardons Lassie, Zorro et Docteur Welby pendant qu’elle ronronne ou dévore le plafond des yeux. 

Frérot prépare souvent sa spécialité de « grilled cheese » au bacon et nous buvons une pinte de lait sans verre, en nous passant le goulot d’une bouche à l’autre. Maman nous laisse regarder la télé très tard, quelquefois jusqu’à ce que la neige emplisse l’écran, que la tête de l’indien à plumes ait disparu et que les dernières notes du « Ô Canada » aient été chantées.

 

À l’école j’attire l’attention de la maîtresse; elle me tape sur les doigts pour que j’écrive de la main droite et ce martyre me permet vite d’apprendre à écrire des deux mains. 

 

À cette époque (1955), je m’en souviens tellement, je devais toujours quêter des cennes noires à papa pour sauver les « petits Chinois » de la Sainte-Enfance. Mademoiselle Bigaouette avait installé sur le mur arrière de la classe un grand carton à la hauteur de nos yeux. Elle y avait dessiné un escalier de cent marches débutant dans la boue colorée brune et s’arrêtant sur le palier d’un beau ciel bleu représentant le paradis. Chaque élève de la classe avait une tête de Chinois enfilé dans un fil de coton rouge traversant le dessin de bas en haut. Et chaque fois qu’un enfant apportait une cenne noire à la maîtresse, il avait le droit d’aller lui-même déplacer son petit Chinois pour le faire monter d’une marche. Lorsque le don d’un élève atteignait une piastre, le Chinois grimpait la dernière marche et entrait dans le paradis. La maîtresse remettait alors une belle image sainte à l’élève puis installait un autre Chinois sur son fil.

 

Dans la cour d’école, il nous est permis d’échanger nos images saintes lorsque celle qu’on reçoit pour un Chinois est identique à une autre reçue lors de notre première communion ou en récompense d’un bulletin presque parfait. 

 

Un jour, la tante Olivette doit venir nous garder; elle arrive avec deux nouveaux cousins que nous ne connaissons pas. Nous leur apprenons à ramasser des oursins sur la grève, des agates, de jolis coquillages et des bouts de bois étrangement façonnés par la mer. 

 

Certains soirs, la télévision est installée sur le comptoir de la cuisine. Tous assis autour de la table, nous la regardons en engouffrant des sandwichs aux œufs coque mélangés avec beaucoup de mayonnaise.

Un bon matin, sentant le froid s’attaquer au village, la tante nous accroche autour du cou une pochette de coton contenant un morceau de camphre. Elle menace de nous faire mâcher des clous de girofle si nous enlevons le scapulaire attaché à la même cordelette. 

 

Tante Olivette nous apprend aussi sa fameuse recette de sirop contre le rhume. Elle coupe rapidement des oignons en grosses tranches. Elle se dépêche parce que les oignons la font pleurer comme une Madeleine. Elle enferme les tranches dans un pot de vitre qu’elle remplit ensuite de miel. Puis elle place le pot sur le bord de la fenêtre, au-dessus de l’évier. Lorsque les tranches d’oignons deviennent transparentes, elle ajoute à la mixture quelques cuillères à soupe de gros gin. Et c’est à qui toussera le premier qu’est destinée cette concoction, malgré le poivre saupoudré chaque matin dans nos bas de laine.

Mi-décembre, ma mère prend du mieux. Elle recommence à faire des biscuits. Un soir, elle traverse la rue pour en offrir à la famille Smith. Ces gens nous invitent aussitôt dans leur grand salon pour entendre leur fille jouer du piano. On nous passe des morceaux de sucre à la crème et frérot en prend plusieurs à la fois. Maman le réprimande gentiment comme l’aurait fait la femme du docteur Welby à la télévision. Moi, je me demande comment elle a pu autant changer et je me dis qu’elle doit maintenant être tout à fait guérie. 

(À suivre)

           Cora

              

 

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