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12 mars, 2021 |

Un ours cogne à la porte...

Très souvent le matin, j’embarque dans ma Mini Cooper pour aller faire une balade. Je me prépare un thermos de café que j’avalerai à petites gorgées brûlantes en conduisant, tout en admirant le paysage.

Hier matin, après avoir passé devant mon précieux petit cinéma de campagne pour m’assurer que l’immense pancarte du devant affichait toujours OUVERTURE BIENTÔT, je décide de filer jusqu’au cimetière de Sainte-Adèle où reposent mes deux parents. La température clémente me permet de baisser une fenêtre et de respirer à pleins poumons le parfum des sapins.

 

J’adore les sapins. Je me souviens, en Gaspésie alors que j’étais toute petite, lorsque trois, quatre ou cinq d’entre eux se tenaient par la main sur le bord de la route 132, je les imaginais toujours comme une famille en promenade admirant les terres du grand-père Frédéric où, quelques fois, on pouvait voir un vrai ours.

 

Et voilà qu’en tournant à droite vers le stationnement du cimetière un souvenir m’assaille; un certain weekend de chasse en Gaspésie. C’était en octobre ou novembre. Frérot voulait voir un vrai ours avant que la neige arrive. Maman a donc décidé qu’on irait tous avec papa au « shack » de l’oncle Gaston, en pleine forêt. 

 

En plus d’une bonne grosse boîte à lunch en métal pour enrayer les odeurs de nourriture autour du camp, maman avait entassé dans la camionnette lainages, jaquettes en grosse flanelle, doublures en feutre pour les bottes et chacun avec son parka boutonné jusqu’au cou. À peine arrivés, maman décolla la plus petite de son sein et s’aperçut que le « shack » consistait en une seule grande pièce, un pot en tôle avec un couvercle pour les besoins et un poêle à bois bricolé maison dont le tuyau, agrippé au plafond, sortait par un trou percé dans le mur au-dessus de la porte. Je m’en souviens, il y avait un seul lit double dans lequel on allait corder les enfants au milieu avec un parent de chaque côté. Et le bébé dormirait dans un berceau portatif prêté par la voisine et attaché à une chaise placée près de l’oreiller de maman.

 

Je ne l’oublierai jamais, la nuit fut infernale. La toute petite braillait à s’en arracher les poumons, sœurette avait la tête enfouie sous un oreiller et moi, à quatre pattes sur le plancher, je bougeais désespérément le berceau pour endormir le bébé. À mesure que la noirceur s’installait dans le « shack », maman accélérait le pas. S’élançant de long en large, elle tempêtait contre papa. Comment a-t-il pu sortir dehors sans me prévenir? Comment a-t-il pu entraîner le p’tit dans une nuit plus noire que l’enfer?

-Il voulait inspecter les lieux, que je lui répondis calmement. « Être prêt pour demain matin. »

Mais rien n’y faisait. Maman fixait le fusil dans son étui accoté au mur. « Et s’il devait en avoir besoin », murmura-t-elle, inquiète.

 

Les pleurs du bébé s’apaisant, un grognement d’ours capta notre attention. Apeurées, nous entendions clairement le battement des griffures déchirant la porte d’entrée. Maman avait pourtant ramassé jusqu’à la dernière miette du pain ayant servi aux grosses beurrées à la mélasse que nous avions engouffrées avant d’enfiler nos jaquettes. Nerveuse, elle grimpa sur une chaise et calfeutra la seule petite fenêtre du « shack » avec son parka, puis invita ses filles à la rejoindre dans le lit.  Elle voulait prier, me dit-elle; dire quelque chose au grand Manitou, mais sa gorge resta coincée. Au lieu de sortir des mots, elle avalait de longues gorgées d’angoisse. Ses paupières papillonnaient d’effroi et, sur ses mains, toutes les pustules d’eczéma s’enflammèrent.   

J’avais peut-être six ou sept ans et je savais écrire des mots. Et j’ai pensé à en écrire partout sur les murs avant d’être dévorée par les bêtes qui cognaient à la porte.

 

Agenouillée au mitant du lit, maman ne parlait plus, mais avec ses bras et ses mains elle insistait pour que nous nous collions toutes à son corps. Et ainsi, nous sommes restées dans les bras de ma mère un si long moment que moi, j’étais au paradis. La chaleur du cœur de notre mère avait réussi à nous calmer et sans nous en apercevoir, le sommeil s’étendit sur nous tel un édredon de rêves. Peut-être nous emmena-t-il dans une clairière de bleuets sauvages? Peut-être sur la grève chaude de la Baie de juillet? Ou encore chez la tante Hope qui nous laissait caresser ses gentils moutons?

 

Toujours est-il que c’est papa en personne qui, à l’aube, souleva notre campement avec frérot à moitié endormi qui insistait pour nous raconter leur nuit grimpés dans un arbre. Haute comme trois pommes, sœurette a applaudi son héros. Elle aussi voulait voir un ours. 

 

Maman resta muette; c’était la pire torture pour papa. Heureusement que le lendemain, comme tous les dimanches après-midi, il repartirait avec sa valise de commis voyageur et ses échantillons de savons. C’était l’essentiel de sa vie : tourner alentour de la grosse pointe gaspésienne et revenir le vendredi soir. Puis recommencer encore et encore. 

 

Il y avait comme un mur de Berlin érigé entre nos deux parents. Elle souffrait des mains et lui avait le cœur baignant dans la saumure. Nous, les enfants, ignorions tout de la vie, de l’amour et du réconfort de vivre en famille. Le plus douloureux, c’était leur silence; celui de l’un et celui de l’autre, tel un garde-fou leur permettant d’exister quasi normalement. Et pourtant, je m’en souviens encore, très souvent j’entendais leurs sanglots muets emplir la cuisine de tristesse.

 

J’apprendrai leur véritable histoire beaucoup plus tard, après leur décès, à court intervalle en 1982. Lorsqu’elle fit la connaissance de celui qui allait devenir son mari, ma mère avait le cœur déjà brisé. Elle venait de rompre avec le jeune homme dont elle était tombée follement amoureuse, un protestant anglophone que sa famille et le curé du village lui avaient interdit d’épouser. Au Québec, dans les années 1940, il était impensable qu’une catholique épouse un protestant, Anglais de surcroît. 

 

Lorsque le père de ma mère, qui avait déjà neuf filles à marier, rencontra celui qui allait devenir mon père, il trouva que c’était un bon parti, propre de sa personne, bien habillé, travaillant et surtout épris de sa fille, l’institutrice du village. Ils se marièrent le 6 avril 1942. 

 

Sous l’insistance de son paternel, ma mère s’était résignée à épouser mon père; elle restera triste et mélancolique une très grande partie de sa vie.  Très tôt après le mariage, elle se vit affligée d’une forme sévère d’eczéma qui ne la quitta jamais. Quant à mon père, le beau-père avait vu juste; il était le meilleur des hommes, à la fois courageux et responsable, et tellement amoureux de sa femme que les vieux du village se moquaient de lui.

 

C’est la sœur de ma mère qui me raconta les détails de ce mariage malheureusement assez commun à l’époque. Elle-même demeurée vieille fille, elle m’expliqua comment certaines morsures de la vie sont irréparables. Beaucoup d’hommes et de femmes ont dû sacrifier leur bonheur au nom de principes sociétaux, religieux et familiaux. 

 

Heureusement qu’aujourd’hui, le cœur et l’amour sont davantage à la barre du navire. Heureusement que les générations se suivent et s’améliorent. À me remémorer la vie de mes parents, j’ai beaucoup de compassion pour eux; et pour ma mère et pour mon père. 

 

Moi-même, je n’ai guère fait mieux qu’eux dans les eaux matrimoniales. À bientôt 75 ans, je cherche encore le baume capable d’apaiser mes propres déchirures ayant assombri la jeunesse de mes enfants. Mais j’ai espoir. J’ai beaucoup d’espoir pour mes petits-enfants. Travaillants, courageux et optimistes, ils sauront, j’en suis certaine, se libérer des malheurs de leurs ancêtres et construire librement leur propre bonheur.  

       ❤️

     Cora

 

 

 

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