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29 janvier, 2021 |

Le voyage à Paris

Nous avons ouvert le premier petit resto Cora le 27 mai 1987, exactement le jour anniversaire de mes 40 ans. Toute ma vie d’avant avait été plutôt difficile et j’allais réaliser beaucoup plus tard que ce jour anniversaire s'avéra comme une drastique séparation, comme une porte entre deux mondes; « une porte tournante », dirai-je plus tard, qui allait me faire passer en un coup de vent d’une morne résignation à une très vive espérance. Ce 27 mai 1987, en ouvrant un tout petit restaurant avec mon propre nom sur la devanture, mes enfants et moi étions à mille lieues de le savoir, mais nous fêtions l’enterrement de notre misérable vie d’avant. L’an UN de notre reconstruction débuta en ouvrant la porte à notre premier client. Le reste de l’histoire, vous l’apprenez tout doucement à travers ces lettres du dimanche matin.

Peut-être y en a-t-il parmi vous qui veniez chez nous à l’époque, peut-être avez-vous pu constater à quel point nous voulions faire plaisir à nos clients; à quel point nous les aimions véritablement! Je vous le confesse aujourd’hui, mes enfants et moi étions les affamés de l’histoire. Dans la cuisine ou derrière le comptoir, nous étions ceux qui avaient besoin d’amour; ceux qui, tout doucement, apprivoisaient la tendresse et l’affection. Ceux qui travaillaient comme des fous et qui considéraient un petit compliment comme de l’or en barre tellement ils en avaient besoin pour vivre normalement.

C’est peut-être à cause de cette immense gratitude envers nos clients que je suis capable aujourd’hui de me souvenir de ces gros morceaux de vécus flottant dans ma tête comme des glaciers descendant vers la mer.

 

La première fois que les enfants m’ont sorti de la cuisine du boui-boui, c’était avec un forfait d’une semaine à Paris.

« Chambre avec vue sur la tour Eiffel et un beau chèque de voyage de 300 $ pour “mes petites dépenses” », ont-ils ajouté candidement.

Ça faisait quatorze mois que je travaillais, sept jours sur sept, sans avoir pris une journée de congé. J’avais trop peur d’abandonner mon bébé; peur qu’un client avale un os de poulet; peur qu’un vent violent arrache une fenêtre. J’avais surtout peur que, si je n’étais pas là, tout aille de travers et que les clients soient mal servis.

« Peur que le monde arrête de tourner », m’avait lancé ma fille.

 

Ils ont quand même acheté le billet d’avion et choisi Paris parce qu’ils m’avaient entendu dire au plombier que c’était mon rêve d’y aller. Juste de savoir que je devais partir le samedi suivant m’a empêchée de dormir quatre nuits d’affilée.

– Fais-moi confiance, maman. Les billets ne sont pas remboursables; tu dois y aller.

 

J’y suis allée et j’ai dormi les trois premiers jours d’affilée dans la chambrette avec vue sur la tour Eiffel. Le reste du temps, j’ai marché dans les rues comme un robot déconnecté de sa source d’alimentation. Je suppose que Paris est magnifique lorsque nos yeux sont disponibles pour la contempler, mais les miens surveillaient les corneilles volant au-dessus de mon petit resto.

 

Comment avais-je pu me laisser convaincre de l’abandonner?

– Pour te reposer maman. Tu vas prendre une semaine de vacances pour te la couler douce. Ne t’inquiète pas, on a acheté le forfait avec l’argent que nous a donné le grand frère. Relaxe et réjouis-toi. On t’aime et on va prendre soin du bébé.

 

Les pauvres poussins. Comment pouvaient-ils comprendre que ce n’était pas le restaurant qui avait besoin de moi, mais moi qui avait besoin de lui? Comment leur avouer que même en dormant je tournais des œufs sur la plaque chauffante? Comment leur expliquer que je faisais partie du mobilier du resto; que lorsque les clients arrivaient, c’étaient eux qui me nourrissaient?

 

Dans le gros avion qui me ramenait, par le hublot j’ai vu le monde enveloppé dans la ouate. J’avais tellement hâte de toucher le sol, hâte de voir les enfants, hâte de remettre mon tablier et de cuisiner une crème de potiron à la française.

Dans la soute, ma valise était remplie de nouveaux livres de crêpes extra minces aux garnitures et pliures extravagantes.

J’avais tellement hâte de parler aux enfants des délicieux coulis de fruits que j’avais goûtés, du café moka et de l’extraordinaire saveur de pur beurre des viennoiseries.

 

Lorsqu’à 17 h 45, heure locale de Montréal, l’oiseau géant toucha le sol, tout le monde a applaudi. J’espérais mes enfants et c’est Guillaume, le plongeur, qui m’attendait à la porte d’arrivée. Sa veste blanche maculée de jaunes d’œuf au ketchup détonnait parmi la foule de bras grand ouverts.

– Laisse-moi prendre ta valise, Boss; j’arrive directement du restaurant.

– Est-il arrivé quelque chose? Où sont les enfants?

– Inquiète-toi pas Boss, je viens de finir la vaisselle. Tout baigne dans l’huile.

Le monde n’avait pas arrêté de tourner durant mon absence, me confirma le plongeur. Le resto n’avait pas dérougi de clients et les ventes, selon la belle Gigi, étaient aussi fortes qu’avant.

 

Le lendemain, un court moment, j’ai eu l’impression d’entrer dans un film déjà commencé. Tout roulait. Gigi à la plaque chauffante, le plus jeune transvidant son mélange à crêpe et Marie, avançant vers la table ronde du devant avec trois grosses assiettes de nourriture dans ses petites mains.

 

Youhou, je suis arrivée! ai-je eu envie de crier. Mais je me suis retenue. Telle une petite souris dans un plateau de fromages, j’ai traversé le resto bondé en essayant de faire le moins de bruit possible. Je suis descendue au sous-sol et, assise sur une chaudière de margarine retournée, j’ai laissé couler l’océan de tristesse qui inondait mon cœur.

– Tout baigne dans l’huile, que je me répétais.

Et les oisillons n’ont plus besoin que je leur apporte leur brin de nourriture dans le bec. Ils ont grandi; ils ont raison. Je ne suis plus aussi indispensable que je le croyais.

 

Et soudainement, j’entendis ma fille crier : MAMAN!

– Maman, le vendeur de viande veut te parler d’une nouvelle coupe de jambon. Est-ce que ça t’intéresse?

 

Tout m’intéressait dans la cuisine et surtout tout ce qui concernait notre spécialité matinale.

Dès le lendemain, on s’est mis à pratiquer la dizaine de bonnes idées que j’avais rapportées de Paris et la planète s’est remise à tourner comme avant Paris.

Sauf que bien souvent, je quittais le resto plus tôt, juste après le service du repas du midi. Et personne ne s’en plaignait.

 

Je commençais juste à comprendre que notre spécialité de déjeuners devenait rapidement plus grande que le petit resto, plus indépendante et plus importante que la bonne cuisinière que j’étais. Et c’est avec cette miraculeuse parcelle de compréhension que je me mis à arpenter la ville à la recherche d’un nouvel emplacement.

J’en trouverai plus de 150 à travers le Canada.

Tellement que je n’ai jamais pensé retourner à Paris.

Mais j’y retournerai, je vous le jure. Aussitôt que cette terrifiante pandémie sera morte et enterrée.

      ❤️

    Cora

 

 

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