Depuis deux longues semaines, aucune idée géniale, aucune inspiration, aucun mot « déclencheur » n’est sorti de ma caboche asséchée. Je vous ai écrit une lettre chaque dimanche depuis le début de la pandémie; j’en aurai bientôt quelque 237 à mon actif. Peut-être est-ce un peu normal que je commence à manquer d’encre dans ma plume?
Jusqu’à maintenant, j’ai toujours attrapé mes idées en plein vol. Ce matin, je ne peux que confier mon blocage aux vaillantes corneilles qui dansent sur le toit de ma maison. J’ai sérieusement l’impression de ne plus être capable de pondre un seul mot, et affronter la page blanche me donne la chair de poule.
Après une courte recherche, j’apprends que « ce syndrome de la page blanche » s’appelle aussi « leucosélidophobie ». Quel affreux mot qui, selon le moteur de recherche, « désigne une crainte de ne pas pouvoir aborder ou continuer un récit dans lequel une baisse de confiance va se manifester et s’amplifier ». Ouache! Ça semble exactement mon cas.
Peut-être ai-je aussi usé mes méninges trop vite au début de juin lorsque j’ai entrepris l’écriture d’une longue histoire découpée en près de dix lettres sur un même sujet intitulé « LE RÊVE DU MARI, MON CAUCHEMAR ». Je partagerai ces lettres avec vous à compter du mois de septembre.
Je me dois de vous dire, chers lecteurs, que ces temps-ci, j’avale les bouchées doubles à titre non seulement de fondatrice, mais aussi de membre de l’exécutif de l’entreprise Cora. Il me faut me prononcer sur mille et une choses concernant de nouveaux plats et des surprises inusitées que nous vous préparons. Tout ce chantier de recherche d’idées nouvelles m’occupe l’esprit au plus haut point! Ceci étant dit, je vous jure que le syndrome de la page blanche n’aura pas ma peau! Je vais me reposer en croisière et je suis certaine que ma créativité reprendra le gouvernail.
En cherchant quelques trucs efficaces sur Google, je découvre une experte en écriture nommée Alphonsine. Elle explique que le phénomène est parfaitement normal. Surtout, elle donne des trucs pour arriver à surmonter le syndrome de la page blanche.
Selon dame Alphonsine, la page blanche ne représente pas seulement un manque d’inspiration. Elle peut aussi découler d’un blocage dû à la volonté tellement grande de l’auteur de créer un texte parfait. Je pense que c’est exactement mon cas. Je suis désolée, très chers lecteurs, d’expérimenter ce tout premier blocage depuis que je vous écris toutes les semaines et je voulais vous l’expliquer en termes parfaits.
La plupart des auteurs, toujours selon l’experte, traversent cette épreuve de la page blanche à un moment ou un autre. Ces écrivains prennent une pause, en profitent pour partir en voyage ou en vacances. Toutes ces idées m’inspirent! Un gros merci à dame Alphonsine de m’avoir renseignée sur le sujet.
Je vais donc me rasseoir, m’installer devant mon iPad, taper quelques lignes erratiques jusqu’à ce que je puisse pianoter une belle histoire. À l’avenir, je maîtriserai ce syndrome de la page blanche et je n’aurai plus peur. Au lieu d’écrire, je cuisinerai une belle tarte aux pommes, mon gâteau citron pavot préféré ou quelques sublimes feuilletés aux épinards, et je n’oublierai pas le précieux conseil d’Ernest Hemingway qui suggérait qu’en écrivant, il vaut mieux s’arrêter en plein milieu d’un passage dont on connaît déjà la suite.
Excellente idée qui m’invite à attendre « demain » avec impatience. Oui, oui! Ce demain magnifique dont nous ignorons la substance!
L’éclat du soleil, la douceur du temps, le chant des oiseaux et le parfum des framboises; la nature m’émerveille. Je recule dans le temps et me voici près du petit ruisseau sur la terre de grand-père Frédéric. J’y vois ses doigts craquelés qui m’apprennent à accrocher le ver de terre sur l’hameçon; la chair rose de la petite truite dans la poêle; les capelans du printemps roulant par milliers sur les plages; la grosse morue, attrapée par le ventre et tellement délicieuse. Je m’en souviens comme si c’était hier : bouillie avec des lardons, cuite dans la poêle pour la manger bien croustillante, servie en croquettes de patates ou salée-séchée à déchiqueter avec les doigts. Nous vivions de poisson. Encore aujourd’hui, quatre ou cinq de mes soupers hebdomadaires proviennent de la mer.
En hiver, je suivais grand-père. J’avançais dans la neige, mes petites bottes essayant de s’enfoncer dans les empreintes des siennes. Mes yeux ratissant le passage emprunté pour découvrir avant lui un lièvre blanc. Je riais et je pleurais devant le petit animal pris au piège. Et grand-père de le glisser rapidement dans sa besace. Je savais qu’il allait le cuisiner avec la fameuse recette de feu grand-mère. À la table, je lui disais que c’était bon avec quelques larmes tombant dans la sauce.
Quel bonheur ce fut d’avoir enfin six ans! J’aimais l’école. J’apprenais à écrire des mots et mon cœur s’enflammait. Je composais de courts poèmes et j’apprenais vite à m’exprimer par écrit. Une habitude qui persiste encore. Oui, oui! Mot à mot, j’escalade l’échelle du temps, toujours à la recherche d’étincelles de bonheur.
Un après-midi à chasser les trèfles à quatre feuilles, un autre à bichonner mes fiers lupins et voilà que j’embellis à la fois mes plates-bandes et l’intérieur de mon cœur. L’arôme des petits fruits me chavire. Dans le sous-bois attenant à mon terrain, je cueille des fraises sauvages. Comme maman me l’a montré, j’équeute chacune d’elles avant de les mettre dans un sceau.
J’ai toujours en tête ma Gaspésie natale tel un film inoubliable; un répertoire chronologique du meilleur à me rappeler. Tout est là, à tout moment, dans ma mémoire, comme le roulis des vagues sur le fleuve.
Je me souviens combien braves nous étions à Sainte-Flavie, grimpant sur les immenses blocs de glace s’entrechoquant dans le fleuve. Maman nous l’interdisait et, pourtant, frérot insistait. Il voulait planter son drapeau, mais la glace trop coriace l’en empêchait.
Réfléchissons un peu. Cherchons ensemble des raccourcis vers ces micromoments de bonheur; attrapons ces étincelles qui volettent au-dessus de nos caboches. La joie, j’en suis certaine, est une nourriture céleste qui allonge nos vies.
J’ai toujours vingt ans lorsque je converse avec un arbre centenaire, lorsque, tout doucement, je déguste chaque ligne d’un beau poème, lorsqu’un vieil ami me raconte sa dernière conquête ou lorsque ma petite-fille m’invite au resto asiatique pour souper.
Apprivoisons la magie de la vie; tous ces moments qui nous semblent irréels et qui sont pourtant aussi vrais que ces bonnes nouvelles qui vous arrivent de nulle part.
J’ai l’impression bien souvent que plus je vieillis, plus j’apprécie et m’émerveille facilement. Toute microsensation de bien-être me réjouit : respirer l’air frais du matin, dormir en plein jour sur le divan, me savonner la tête à l’eau de pluie, me gratter le dos avec cinq petits doigts métalliques, boire mon café très chaud, réussir à manger plus de fruits que de pain, me photographier pour les photos qui accompagnent mes lettres du dimanche; écrire même en dormant.
Oui, oui! Il arrive qu’une idée géniale me réveille en pleine noirceur. Vite fait, j’empoigne mon carnet de notes. J’aime me mettre à la disposition de l’écriture; être son chercheur, son orpailleur, son conteur et celle qui tape à la machine l’histoire des mots.
J’ai longtemps pensé que je m’occuperais de moi plus tard. Savez-vous quoi? ÇA FAIT LONGTEMPS QUE MON PLUS TARD EST ARRIVÉ!
À bien y penser, décider de prendre soin de soi plus tard est vraiment présomptueux. Comment savoir ce que l’on pourra contrôler dans un jour, dans une semaine ou dans une année? Ce pouvoir que l’on s’accorde est une illusion. Par contre, le pouvoir de vivre l’instant présent est bien réel, ainsi que celui de se faire plaisir.
Ne remettons plus à demain ces micromoments de bonheur, ces étincelles de joie qui nous entourent et que nous pouvons saisir.
Pensez-y un brin, la vie est si courte et l’émerveillement si rarissime.
Cora
❤️
Le temps s’envole et nous sommes encore là à compter sur nos doigts les matins qu’il nous reste. J’ai des mouches à patates dans mon salon. Elles longent les rebords des fenêtres et je me demande si elles ont passé l’hiver dans ma maison. Chaque fois que mon doigt essaie de toucher une jolie carapace, la coccinelle se soulève et volette à petits coups d’ailes, en se posant souvent et en changeant fréquemment de direction. Aurai-je assez de doigts pour les compter? Assez d’amour pour ne pas les aspirer avec le boyau de la balayeuse?
7 h 58 au café du village
Il y a cette jeune fille derrière le comptoir qui m’a dit l’autre matin qu’elle était à ramasser à la petite cuillère. Mes doigts ont dû pitonner sur l’iPad pour comprendre ce que cette ado à peine sortie de l’enfance voulait dire.
Une lectrice de Sept-Îles me dit que je suis sur sa « bucket list » pour une rencontre avec elle. Je rêve de voir ces îles que je peux compter sur mes dix doigts. Google me parle de la poissonnerie Fortier & Frères, des croisières G.W.D. avec brunch en mer; de la Société Historique du Golfe, du Festi-GrÎles de la Côte-Nord et des Jardins de Gallix. Wow! J’ai entrevu Sept-Îles en pitonnant et mes doigts comptent les heures pour s’y rendre.
Dimanche dernier, une cliente curieuse du café me demandait ce que j’ai de plus précieux et j’ai vite répondu : mes doigts, chère dame! Mes dix doigts qui tapent le clavier et qui racontent au monde pratiquement tout ce que je pense.
Mes deux pouces sont les plus costauds et les plus aidants. Ils savent comment agripper, dévisser, tourner, serrer tout ce que je désire.
Mes deux index ressemblent à des flèches. Ils sont très utiles pour indiquer la direction. Je me souviens, toute petite, maman tapait mon index gauche que j’utilisais souvent pour gratter mon nez.
Ce gros doigt au centre de chacune de mes mains s’appelle le majeur. Comme tant d’hommes, il se pense le plus important parce qu’il est plus long que les autres. Moi, je l’utilise surtout pour bichonner la terre des semis printaniers et aussi pour étendre la gouache lavable que j’utilise lorsque j’essaie de rivaliser avec Picasso.
Le doigt côtoyant le petit doigt s’appelle l’annulaire. Pendant longtemps, on s’est demandé pourquoi il portait cet étrange nom, jusqu’à ce qu’on lui enfile un anneau doré appelé alliance. Mon ancien époux a porté son alliance pendant environ 45 minutes. Le temps que la cérémonie de mariage finisse. En sortant de l’église, il me l’a remise en disant que moi seule étais mariée. Je l’ai gardée. Je l’ai toujours, attachée à la mienne, à cause du prix de l’or, je suppose, dans un vieux coffret. À bien y penser, à la première occasion, je les vends et m’achète une nouvelle paire de lunettes.
Le petit doigt a le nom le plus long : il s’appelle l’auriculaire. C’est un nom du dimanche qui contient onze lettres. Comme il est difficile de s’en souvenir, nous l’appelons affectueusement « le petit doigt ». Lui seul est capable d’entrer dans une oreille pour calmer une démangeaison. Cela m’arrive assez souvent, surtout lorsque la télévision m’empoigne le chignon.
Imaginez un instant qu’un monstre anthropophage nous coupe les dix doigts. Que ferions-nous? Nos mains deviendraient des mitaines sans doigts? Des petites pelles tout juste bonnes à pousser une charge ou à recueillir quelques grains de pluie. Un handicap majeur pour tous ceux et celles qui écrivent au lieu de parler.
Bénissons nos doigts, car ils sont aussi précieux que la prunelle de nos yeux.
Cora
❤ 👐 ❤
Chers lecteurs et chères lectrices, la lettre qui suit n’a pas été rédigée par votre auteure préférée! Exceptionnellement, nous avons laissé la plume à Gigi, la fille de Madame Cora. Gigi a écrit cet hommage à sa mère le jour de sa fête et nous vous en faisons cadeau.
LE 27 MAI 2025
Il y a 78 ans aujourd’hui, ma mère est née de parents unis par un mariage de raison et de devoir, sans amour ni passion. Sa mère était amoureuse d’un protestant. Cette union s’avérait inacceptable aux yeux de sa famille et de sa religion. Elle s’est résignée au premier venu catholique qui voulait bien d’elle; lui qui ne savait rien du désespoir de sa nouvelle épouse. Son cœur à lui, rempli de joie, se retrouverait bien vite en miettes, ses rêves de fonder une famille aimante, effondrés.
Ma mère a grandi dans un foyer qui ne connaissait pas le bonheur, avec une mère qui souffrait de bipolarité et un père perdu dans sa peine et tentant de la noyer dans l’alcool. Elle s’est mariée à reculons à un immigrant nouvellement arrivé au Canada, traînant avec lui son propre bagage de troubles de santé mentale, convaincu de la suprématie masculine. Elle s’était retrouvée enceinte et, selon elle, elle devait payer pour le péché qu’elle avait commis hors des liens sacrés du mariage.
Elle a enduré 13 années de violence physique et émotionnelle. Mon père la battait, la dénigrait, la trompait et perdait tout son argent dans des gageures aux cartes. Elle l’a quitté le jour où il m’a frappée avec rien de plus que la « station wagon » familiale et son sac à main.
Elle a travaillé sans relâche pour subvenir à nos besoins sans jamais recevoir un sou de mon père. Il a quitté le pays « pour éviter de la tuer », disait-il pour se justifier. Mes grands-parents l’ont aidée en prenant soin de nous jusqu’à ce qu’ils meurent subitement tous les deux; mon grand-père de leucémie le jour même de son diagnostic et ma grand-mère dans un violent accident de la route. Seule pour nous élever, elle a travaillé des semaines de cent heures pendant des années, jusqu’à ce qu’elle tombe d’épuisement professionnel qui l’a forcée à passer une année complète sur le sofa à tenter d’apprendre à prendre soin d’elle.
Le 27 mai 1987, elle a ouvert le premier de ce qui allait devenir une chaîne de restaurants à déjeuners bien-aimée des Canadiens. Elle a travaillé avec acharnement, s’endormant avec des livres de recettes sur le nez pendant trois ans jusqu’à ce que nous la forcions à prendre des vacances de peur qu’elle ne souffre d’un autre « burn out ». Lorsqu’elle est rentrée de Paris, où elle a dormi sept des dix jours de son voyage, nous étions très heureux de lui montrer que nous n’avions empoisonné aucun de ses clients chéris! « Trouve-toi autre chose à faire! », que nous lui avions lancé. « On peut la faire rouler la place! »
C’est ce qu’elle a fait! Après avoir exploré différentes pistes à savoir ce qu’elle pourrait bien faire d’autre, elle a saisi l’occasion d’ouvrir un second restaurant qui lui permettrait de ravir encore plus de clients avec notre offre de déjeuners désormais spectaculaire. Après avoir signé le bail pour le nouveau restaurant, assis autour d’une table dans notre petit resto de 29 places, le premier de la chaîne, nous trinquions avec nos tasses de café pour célébrer. Tout le monde parlait et gesticulait en même temps, excité par le brillant avenir qui miroitait devant nous quand ma mère leva sa tasse et déclara, devant ses enfants et l’univers : « Je vais changer le karma de ma famille; peut-être pas celui de mes enfants, mais, un jour, mes petits-enfants ne manqueront de rien. » Ce fut le début de tout, de la trace qu’elle laissera sur cette terre.
Enfant, j’étais souvent frustrée que ma mère refuse de promettre quoi que ce soit, car elle ne pouvait pas être certaine de tenir sa promesse. Je ne le réalisais pas à cette époque, mais sa parole valait beaucoup à ses yeux. Même une promesse faite à la va-vite pour calmer et faire reculer ses enfants, qui ne connaissaient pas mieux, serait pour elle une trahison. Elle ne nous mentirait jamais, pas plus qu’elle ne se mentirait à elle-même. Nous allions éventuellement réaliser que sa parole était son superpouvoir, son instrument de création.
Aujourd’hui, ma mère célèbre ses 78 ans. Elle a tenu parole, et ce, depuis longtemps. Mes enfants ne manquent de rien. Je n’ai jamais connu la douleur et la difficulté de me demander comment j’arriverais à les nourrir chaque jour. Je n’ai jamais eu à m’inquiéter pour trouver un toit où loger mes enfants, pour subvenir à leur éducation ni à quoi que ce soit d’autre. J’ai eu le grand luxe de la sécurité pour pouvoir guérir mes blessures et devenir la femme que je suis aujourd’hui. On m’a donné les moyens de créer de la joie, de la croissance et de la découverte avec ma famille au lieu de survivre et d’en arracher.
En ce 27 mai, jour de sa fête, je célèbre ma mère. À cette courageuse battante, qui m’a donné la vie et une vie que j’adore, je lui souhaite l’aisance de vivre, de la paix dans son cœur et qu’elle sache qu’elle a accompli son devoir. Le reste ne tient qu’à nous. Comme beaucoup d’enfants, je n’ai pas toujours perçu l’ensemble de l’œuvre. J’ai souvent pleuré et chigné. Je me suis obstiné et battu, et j’en ai voulu à ma mère autant que je l’ai blâmée. Certes, j’éprouve une certaine honte lorsque je suis confrontée à ma petitesse et à mon impatience devant l’énormité de son œuvre. Je suppose que cela peut être attribué à l’immaturité et au privilège. Quoi qu’il en soit, je réalise pleinement que ma magnifique vie et tout ce qu’elle comporte comme agréments, mes beaux enfants épanouis, mon cheminement vers la guérison et ma contribution dans la société reposent sur les épaules de ce que ma mère a fait de sa vie. La voie qu’elle a tracée m’a permis de trouver mon propre chemin, puis d’aider et de donner aux autres à mon tour. Je suis reconnaissante, humble, fière et heureuse.
Merci, Maman.
Je te vois.
Je t’entends.
Je t’honore.
Je m’efforce d’être digne de tout ce que tu m’as offert.
D’une femme à une autre, je suis fière de toi.
Je t’admire.
Gigi
♥️
Je vous ai déjà confessé, par le biais de quelques lettres, que j’achète des livres sans arrêt. Neufs ou usagés, il suffit d’un titre accrocheur ou d’une recommandation d’une amie ou d’un critique littéraire pour me convaincre d’ajouter un énième volume à ma collection. Je lis des livres depuis toujours. Mais saviez-vous que, depuis quelques années, je dévore presque autant de magazines? J’ai développé cette délicieuse manie de collectionner les revues pendant la pandémie et, depuis, je consomme chaque périodique comme s’il s’agissait de suppléments importants à ma santé. En fait, c’est de l’or en barre. J’apprends tellement de choses en lisant! J’anticipe la livraison de chacun en kiosque comme si j’attendais Noël autour du 25 de chaque mois.
Hier soir, mes yeux braqués sur une édition hors-série du périodique français « Psychologie », je notais les principales clés pour une créativité heureuse. Oui, oui! L’art de la créativité n’est pas réservé seulement aux artistes. Il s’agit d’un état d’esprit à protéger et à cultiver au quotidien, car il peut devenir le terreau d’une réelle transformation de soi. Je me vante un peu en vous disant espérer que mon écriture hebdomadaire s’améliore un tantinet à chaque lettre du dimanche!
Je sais que, pour créer, il faut plus qu’un don du ciel. Il faut qu’une disposition intérieure prenne sa place et devienne accessible à tous. Il faut aussi être capable de combattre la routine. Pour écrire, je dois aussi prendre des risques, faire preuve d’empathie et m’ouvrir à l’inconnu. Il s’agit quelquefois d’un combat contre ce qui m’inhibe ou m’empêche d’avancer.
Je crains souvent que mon propos trébuche et s’enfarge, surtout lorsque j’insiste pour ajouter trop de boules de Noël dans l’arbre. Ma fameuse touche personnelle s’affirme comme un coup de pinceau sur un tableau ou une cinquième ligne au quatrain poétique que personne d’autre ne peut composer à ma place. J’ajoute mon grain de sel à la soupe et j’affûte mon esprit critique au lieu d’adhérer à la pensée dominante. Évitant les automatismes, j’essaie d’entendre mes besoins et mes désirs; ce que mon petit cœur veut réellement dire.
Me remémorant les enseignements de Julia Cameron, la coach en créativité, j’écris chaque matin, une à deux heures d’affilée, pour expulser les ruminations, les craintes, les petites et les grandes fixations; bref, tout ce qui empêche mon imagination et ma créativité de s’exprimer. C’est comme balayer tout le plancher de ma grande cuisine avant de m’attabler pour écrire. Les meilleures idées et les projets valables n’émergent très souvent qu’au milieu ou à la fin de l’écriture.
Les sages disent qu’il est essentiel de mettre régulièrement notre esprit en jachère, à l’abri des raisonnements et des activités d’écriture habituelles. Il me faut prendre le temps de flâner, de rêver éveillée et de laisser dériver mes pensées et mon imagination vagabonde. J’adore marcher en forêt, admirer les grands sapins qui embellissent nos magnifiques Laurentides, cueillir des petits fruits et prendre le temps d’écouter le gazouillis des oiseaux.
Avec cette caboche débordante d’idées, il m’arrive d’en oublier mes notes et ma liste de choses à faire. Un matin, au quart d’un texte, j’improvise. Le soir, j’ajoute quelques mots qui me connectent à mes émotions et à mes désirs. Cette improvisation me permet de prendre conscience de l’étendue des possibilités envisageables et d’ajouter une nouvelle circonstance capable de me sortir de ma zone de confort.
J’essaie d’écrire un de ces petits poèmes japonais de trois lignes, des haïkus, exprimant l’essence d’un moment particulièrement inspirant :
Les fleurs
parlent aux fourmis
en s’agenouillant.
Le théâtre rigole
dans le dos
des comédiens.
La fleur sent bon
aussi longtemps
qu’on la regarde.
La guerre,
une noce
sans héritier.
La plupart du temps, ma créativité s’avère le fruit d’un travail souterrain qui émerge sans crier gare. Je peine, je trime. D’un terrain aride qui n’est ni labouré ni ensemencé, j’espère une belle moisson.
Tel l’enfant piochant dans son coffre à jouets, j’examine tous mes possibles. Je puise dans le passé, j’imagine l’avenir et je me moque des sens interdits d’aujourd’hui.
Cora
♥️
Le premier restaurant Cora a ouvert ses portes le 27 mai 1987, le jour même de mon anniversaire de 40 ans. Toute ma vie d’avant avait été plutôt difficile, et j’ai réalisé beaucoup plus tard que ce jour d’anniversaire a été ni plus ni moins qu’une porte tournante qui me fit passer drastiquement, en un coup de vent, d’une morne femme résignée et soumise à une femme libérée très vive et pleine d’espoir. Ce matin-là, devant le commerce qui affichait mon prénom sur sa devanture, mes enfants et moi étions à mille lieues de le savoir, mais nous fêtions l’enterrement de notre misérable vie d’avant. L’an UN de notre reconstruction débuta en ouvrant la porte à notre premier client.
Si, à tout hasard, vous faisiez partie de ceux qui veniez chez nous à l’époque, peut-être avez-vous pu constater à quel point nous voulions faire plaisir à nos clients; à quel point nous les aimions véritablement! Je vous le confesse aujourd’hui, mes enfants et moi étions les affamés de l’histoire. Dans la cuisine ou derrière le comptoir, nous étions ceux qui manquaient d’amour; ceux qui, tout doucement, apprivoisaient la tendresse et l’affection. Ceux qui travaillaient comme des fous et ceux pour qui un petit compliment devenait une véritable satisfaction tellement ils en avaient besoin pour vivre normalement.
Voilà ce qui explique sans doute cette immense gratitude envers nos clients et ce qui, aujourd’hui, m’aide à me souvenir de ces gros morceaux de vécus flottant dans ma tête comme des glaciers descendant vers la mer.
Je travaillais sans relâche. Depuis quatorze mois, je me dévouais, sept jours sur sept, sans avoir pris une journée de congé. Toute mon énergie allait au restaurant et à ma clientèle : dénicher de nouvelles recettes, dessiner le menu, passer les commandes, laver les uniformes, puis recommencer. J’avais trop peur d’abandonner mon bébé; peur qu’un client avale un os de poulet; peur qu’un vent violent arrache une fenêtre. Je redoutais surtout que, si je m’absentais, tout aille de travers et que les clients soient mal servis.
« Peur que le monde arrête de tourner », m’avait lancé ma fille Gigi.
La première fois que les enfants m’ont sorti de la cuisine du boui-boui, c’était avec un forfait d’une semaine à Paris. « Chambre avec vue sur la tour Eiffel et un beau chèque de voyage de 300 $ pour “mes petites dépenses” », ont-ils ajouté candidement en me mettant l’enveloppe dans les mains.
Ils ont quand même acheté le billet d’avion et choisi Paris parce qu’ils m’avaient entendu dire au plombier que c’était mon rêve de m’y rendre un jour. Juste de savoir que je devais partir le samedi suivant m’a empêchée de dormir quatre nuits d’affilée.
— Fais-moi confiance, maman. Les billets ne sont pas remboursables; tu dois y aller.
Je n’ai rien vu des premiers jours, clouée de fatigue au lit dans la chambrette avec vue sur la tour Eiffel. Le peu de temps qu’il me restait, j’ai marché dans les rues comme un robot déconnecté de sa source d’alimentation. Je suppose que Paris se révèle magnifique lorsque nos yeux sont disponibles pour la contempler, mais les miens surveillaient les corneilles volant au-dessus de mon petit resto. Comment avais-je pu me laisser convaincre de l’abandonner?
— Pour te reposer, maman! Tu vas prendre une semaine de vacances pour te la couler douce. Ne t’inquiète pas, on a acheté le forfait avec l’argent que nous a donné le grand frère. Relaxe et réjouis-toi. On t’aime et on va prendre soin du bébé.
Les pauvres poussins. Comment pouvaient-ils comprendre que ce n’était pas le restaurant qui avait besoin de moi, mais moi qui n’existais plus sans lui? Comment leur avouer que, même en dormant, je tournais des œufs sur la plaque chauffante? Comment leur expliquer que je faisais partie du mobilier du resto; que lorsque les clients arrivaient, ils me nourrissaient? Tant et si bien que les livres de recettes avaient supplanté mon appétit pour les livres de grande littérature et de poésie.
Dans le gros avion qui me ramenait à Montréal, j’ai vu le monde enveloppé dans la ouate par le hublot. J’avais tellement hâte de toucher le sol, de voir les enfants, de remettre mon tablier et de cuisiner une crème de potiron à la française!
Dans la soute à bagages, ma valise débordait de nouveaux livres de crêpes extraminces aux garnitures et pliures extravagantes. J’avais tellement hâte de parler aux enfants des délicieux coulis de fruits auxquels j’avais goûté, du café moka et de l’extraordinaire saveur de pur beurre des viennoiseries.
Lorsque l’oiseau géant toucha le sol à 17 h 45, heure locale de Montréal, tous les passagers ont applaudi. J’espérais voir mes enfants, mais je vis plutôt Platon, le plongeur, qui m’attendait à la porte d’arrivée. Sa veste blanche maculée de jaunes d’œuf au ketchup détonnait parmi la foule de bras grand ouverts.
— Laisse-moi prendre ta valise, Boss; j’arrive directement du restaurant.
— Est-il arrivé quelque chose? Où sont les enfants?
— Inquiète-toi pas, Boss, je viens de finir la vaisselle. Tout baigne dans l’huile.
Le monde n’avait pas arrêté de tourner durant mon absence, me confirma le plongeur. Le resto n’avait pas dérougi de clients et les ventes, selon la belle Gigi, continuaient leur ascension, comme avant mon départ.
Le lendemain, pour un court moment, j’ai eu l’impression d’entrer dans un film déjà commencé. Tout roulait. Gigi s’affairant à la plaque chauffante, le plus jeune transvidant son mélange à crêpes et Marie, la serveuse, avançant vers la table ronde du devant avec trois grosses assiettes de nourriture dans ses petites mains.
« Youhou, je suis revenue! », ai-je eu envie de crier. Mais je me suis retenue. Telle une petite souris dans un plateau de fromages, j’ai traversé le resto bondé en essayant de faire le moins de bruit possible. Je suis descendue au sous-sol et, assise sur une chaudière de margarine retournée, j’ai laissé couler l’océan de tristesse qui inondait mon cœur.
Je me répétais la phrase que m’avait lancée Platon sans vouloir m’épargner ni me blesser : tout baigne dans l’huile. Les oisillons n’avaient plus besoin que je leur apporte leur brin de nourriture dans le bec. Ils avaient grandi. Et, tout à coup, je ne semblais plus aussi indispensable que je le croyais. Puis, soudainement, comme si l’univers avait entendu l’écho de ma souffrance, j’entendis ma fille crier : « MAMAN! »
— Maman, le vendeur de viande veut te parler d’une nouvelle coupe de jambon. Est-ce que ça t’intéresse?
Tout m’intéressait dans la cuisine et surtout tout ce qui concernait nos spécialités matinales! Dès le lendemain, nous nous sommes affairés à pratiquer la dizaine de bonnes idées que j’avais rapportées de la Ville lumière et la planète s’est remise à tourner comme avant ma visite sur le Vieux Continent. Sauf que, désormais, il m’arrivait de quitter le resto plus tôt, juste après le service du repas du midi. Et personne ne s’en plaignait.
Je commençais tout juste à comprendre que notre spécialité de déjeuners devenait rapidement plus grande que le petit resto, plus indépendante et plus importante que la bonne cuisinière en moi. Les enfants m’avaient offert un beau cadeau et m’avaient fait réaliser qu’eux aussi avaient gagné en autonomie. Ensemble, nous pourrions opérer plus d’un restaurant. Avec cette miraculeuse parcelle de compréhension, je me mis donc à arpenter la ville à la recherche d’un nouvel emplacement.
Puis, comme vous le savez, j’en ai trouvé plus de 125 à travers le Canada. Tellement que je n’ai jamais pensé retourner à Paris! Mais il n’est jamais trop tard pour changer d’idée.
Cora
❤️
Il y a de ces histoires que je ne me tanne pas de raconter. J’éprouve toujours un plaisir immense à me souvenir comment chaque plat a été inventé. Parfois, l’inspiration arrivait directement de la bouche des clients, comme pour l’Omelette dix étages, tandis que d’autres plats, comme le Sarrasin surprise, le Croque-thon et le Réveil Samira, sont nés de l’inspiration de notre personnel de l’époque, dans les premiers restaurants Cora.
Ce matin, un autre souvenir taquine ma caboche. Je vous l’ai déjà raconté, mais comme ma fille a célébré sa fête récemment, je me fais plaisir et je vous explique à nouveau comment elle a mis au monde l’une de nos plus belles assiettes!
Dès l’ouverture de mon premier restaurant, mes trois enfants et moi travaillions très fort pour éblouir et rassasier notre clientèle. Je m’en souviens comme si c’était hier, et pourtant, 38 années se sont écoulées à surprendre nos clients. Nous possédons tous les quatre ce talent créatif. C’est donc ainsi disposée que ma grande fille Gigi arriva un beau samedi matin de 1990 dans notre deuxième restaurant en même temps que monsieur POM, notre boulanger, tout joyeux d’avoir à nous présenter un nouveau produit : une brioche raisin-cannelle complètement moelleuse.
Ma belle Gigi perspicace, gourmande et aussi curieuse qu’une chouette, s’empressa d’agripper la surprise des mains du boulanger. Elle en déchira l’emballage et, pendant quelques longues minutes, examina, palpa et huma la magnifique brioche qui allait devenir, dans nos restos, l’élue de millions de clients à la dent sucrée-salée.
Sans prononcer un seul mot, l’experte en surprises phénoménales trancha la brioche en plein milieu dans le sens de la largeur, ignorant totalement la figure déconfite du boulanger qui la dévisageait. Comme égarée dans ses pensées, la jeune cuisinière examina les fruits étalés sur le comptoir devant ses yeux. Le boulanger, la jeune serveuse maniaque de bonne nourriture et moi-même étions tous les trois bouche bée.
Ma fille réfléchissait. Elle sourit enfin et nous imposa le silence. Pendant quelques instants, on eût cru entendre ses neurones transmettre un signal d’éblouissement garanti. Gigi trempa chaque demi-brioche dans notre délicieux mélange à pain doré aromatisé et les coucha délicatement sur la plaque chauffante. Les morceaux commencèrent par frissonner de peur puis, cédant peu à peu à la chaude embrassade, la brioche se transforma en un véritable délice.
À l’instant où la spatule souleva les deux morceaux bien dorés pour les déposer dans une grande assiette oblongue, le visage de ma fille s’illumina. Comme je m’en doutais, j’ai vite su qu’une nouvelle vedette allait s’ajouter au panthéon de notre menu.
Gigi la magicienne déposa un bel œuf miroir et deux tranches de bacon sur une moitié de la brioche dorée et orna l’autre d’une montagne de fruits joliment tailladés. « Voilà, maman! », me dit-elle, plutôt fière d’elle. « Bravo, chère fille! Depuis le temps que je vous plante des graines dans le coco, voici enfin une merveilleuse récolte. »
Nous avons baptisé ce plat « LA RÉCOLTE 90 » et l’avons immédiatement offert aux habitués du comptoir. Ce déjeuner sucré-salé devint en quelques jours l’idole incontestée de toutes les illustrations placardées sur les murs de ce deuxième resto Cora.
Enivrée par la popularité que lui valait sa récente découverte, ma fille a insisté pour que nous fassions imprimer un menu, un vrai, qui éviterait à la clientèle de se tordre le cou pour trouver sur les murs leur choix de plats. Un menu qui, surtout, expliquerait en détail la composition de la délicieuse RÉCOLTE 90 tout en soulignant que le plat a été créé par nulle autre que ma talentueuse fille, Gigi.
Comme nous savions qu’il faut battre le fer pendant qu’il est chaud, j’ai ajouté quelques heures à mes tâches quotidiennes pour composer un premier menu. Entièrement dessiné à la main en noir et blanc, il était imprimé sur une immense page pliée en quatre qui fit damner nos clients pendant quelques années! La RÉCOLTE 90 demeure, tant d’années plus tard, un des plats les plus populaires que nous ayons inventés. Ce savoureux plat sucré-salé bien original représente un bel exemple des effets de la révolution matinale initiée en 1987 avec l’arrivée des restaurants Cora.
Toutes les raisons sont bonnes pour s’accorder une RÉCOLTE 90, une délicieuse consolation et un sucré-salé de bon déjeuner!
Cora
❤️
Ce mois de juillet s’avère tellement magnifique qu’il me fait oublier toutes les présentes misères de la terre. Je me lève toujours avec le soleil et, chaque jour, mon premier réflexe consiste à activer la machine à café. Lorsqu’il coule et parfume la cuisine, je verse dans un pichet assez de crème pour trois à quatre tasses de café et j’ajoute dans mon cabaret un joli bol de grenailles de viande, d’omelette ou d’œuf à la coque, de morceaux de fruits, de graines et de noix pour mes copines aussi matinales que moi. Puis, je m’installe sur la terrasse arrière. Comme chaque matin, je les retrouve là, surexcitées et bavardes, agglutinées sur le toit en pente de la verrière. Elles jacassent, criaillent et croassent telles de véritables « pop stars » adulées.
Puis, tout d’un coup, elles se taisent, leurs billes noires toutes rivées sur le plateau de gâteries que je dépose sur la table ronde en fer blanc. Elles savent qu’elles y goûteront à petites bouchées lancées dans le gazon.
Au troisième café, j’ai l’extrême surprise d’apercevoir l’une d’entre elles atterrir sur ma table. Je reste bouche bée. C’est la première fois qu’un oiseau m’approche de si près. J’adore les corneilles, je leur parle et les nourris chaque matin de beau temps. Je n’ai pas peur. Peut-être qu’elles ont enfin compris à quel point je les aime. Elles me manquent énormément pendant que je prends mon café à l’intérieur, de la mi-octobre jusqu’à la mi-mai!
Me voici donc en extase devant cette mystérieuse créature dont le regard me supplie de l’écouter. Je la dévisage et elle reste immobile. Puis, après ce long moment d’intimité, l’oiseau magistral ouvre son aile droite et déplie une à une ses plumes encore plus noires que la nuit. Je suis éblouie, et il me semble que la quinzaine de ses copines qui nous dévisage depuis le toit de la maison l’est tout autant que moi. Puis, le bec tranchant de la corneille détache de son aile une longue plume et me la tend. Je tremble presque en la recevant. Les yeux noirs de cette mystérieuse amie pénètrent dans le blanc des miens. Tout doucement, elle ouvre son bec et, d’une voix de gouttes de pluie pour assoiffés, elle me dit :
« UN CŒUR NE SE JUGE PAS PAR L’AMOUR QU’IL DONNE, MAIS PAR CELUI QU’IL REÇOIT DES AUTRES ».
Les mots me manquent. Aucun son ne sort de ma bouche devant cette corneille qui parle et me récite une longue phrase énigmatique! Que puis-je lui répondre? Va-t-elle m’entendre et comprendre ce que je lui dirai?
— Oui, ma très chère petite Coco! Je vais t’entendre et comprendre ce que tu voudras bien me dire.
Me voici extrêmement surprise que cette corneille puisse non seulement parler, mais aussi connaître l’affectueux sobriquet que papa utilisait très occasionnellement à mon égard quand j’étais petite.
— Je viens m’assurer que tu as bien saisi le premier message.
— De quel message parles-tu, bel oiseau?
— Tu le sais, mais tu n’as pas osé croire à la magie. Te souviens-tu des trois enveloppes que t’a données en rêve un fakir de kermesse en mars 2021?
— Je viens de te réciter le message trouvé dans la première enveloppe. Le comprends-tu? Toi qui t’inquiétais de ne pas avoir aimé suffisamment tes enfants et tes proches; toi qui avais peur que ton pauvre cœur en subisse le courroux. Ne t’inquiète plus.
— Es-tu un oiseau magicien?
— Non, juste une maman corneille mariée pour la vie et qui vaque à plusieurs responsabilités familiales. Je dois aider à construire le nid. J’ai aussi la charge de trouver la nourriture, de couver les petits, d’élever les oisillons et de voir à l’entretien de notre abri. L’autre soir, en cherchant des vers de terre pour notre souper, je t’ai vue par la fenêtre. Tu visionnais la biographie de Judy Garland en DVD et tu avais la larme à l’œil tellement la vie de la chanteuse te semblait triste et malheureuse.
— Tu m’as regardé pleurer?
— Oui et, à la fin du film, je t’ai aussi vue copier dans un calepin la célèbre phrase du Magicien d’Oz mise en exergue à la fin du film : « UN CŒUR NE SE JUGE PAS PAR L’AMOUR QU’IL DONNE, MAIS PAR CELUI QU’IL REÇOIT DES AUTRES ».
— Je t’offre cette phrase, pour ton cœur meurtri. Sois plus douce avec toi-même. Tu es une bonne personne, chère Coco, talentueuse et généreuse. Nous, les corneilles, nous raffolons de tes gâteries, de tes sourires et de la délicieuse attention que tu nous portes. Ta maison, entourée de gros arbres, se trouve à deux pas de la forêt. Nous sommes ravies de te côtoyer et de faire partie de ton quotidien. Les gens traitent souvent les corneilles d’oiseaux de malheur, mais à bien y penser, nous pourrions réfléchir à ton bonheur et à celui des autres. Tu sais que nous volons très haut dans le ciel et que nous sommes certainement capables d’attraper un ange par le talon; un ange apte à enseigner la magie de croire aux forces de l’univers.
— Toute ma vie, j’ai voulu y croire. Jadis, dans le pire de la tourmente, j’ai même écrit une lettre de deux cents pages au Maître de là-haut pour implorer son aide. Nuit et jour à cette époque, je fixais le ciel. J’attendais une réponse; une main sortant de derrière un nuage, un tremblement significatif au plus profond de moi. Mais rien n’advint et j’ai alors conclu que le seul chemin pour moi se révélerait un lourd fardeau à transporter. Heureusement, après plusieurs années, le soleil se leva enfin sur ma vie sombre et sa lumière m’a remise au monde.
— Tu te trouves sur la bonne route, chère Coco, et les cailloux du chemin blessent de moins en moins tes pieds sous tes pas. Ne le remarques-tu point? Avance avec joie, continue de parler aux oiseaux et utilise la belle plume que je t’ai offerte; elle en a bavé elle aussi, trempée dans le labeur à cœur de jour.
Je suis chamboulée! La brillante corneille a raison. Lorsque j’ai lu cette phrase du Magicien d’Oz à la fin du film, j’ai tout de suite voulu y croire. La bienveillance et l’affection que je reçois de vous, bien-aimés lecteurs, agissent comme un baume sur mon cœur, comme l’ont probablement fait les applaudissements pour Judy Garland. Lettre après lettre, vos nombreux commentaires enjolivent mon quotidien, guérissent mes blessures, donnent des ailes à mon imagination, agitent ma plume et m’encouragent à continuer.
Pardonnez-moi la fantaisie d’une corneille m’ayant offert sa plume. À mesure que des millions d’oiseaux s’installent sur les branches, mes yeux, mes oreilles et mon cœur s’amalgament aux forces magiques de l’Univers.
Cora
❤️
Avez-vous déjà remarqué qu’une assiette de sucre à la crème est placée près de la caisse dans les restaurants Cora? Qui n’aime pas terminer un repas avec une petite bouchée sucrée?
L’histoire de ces délicieux petits carrés d’amour offerts tout spécialement pour faire plaisir au monde remonte à Noël 1987, dans le premier restaurant Cora. Comme vous le savez, après mon divorce du père de mes trois enfants, j’ai passé plusieurs années à travailler comme gérante dans un restaurant six à sept jours par semaine pour arriver à faire vivre ma famille. Au bout de quelques années, ces longues heures m’ont exténuée et j’ai été forcée de prendre plus d’un an de repos. Lorsque je me suis relevée de mon sofa, la route que j’empruntais pour conduire mon fils à l’école m’a amenée à passer devant un restaurant à vendre. J’y ai ouvert le premier restaurant Cora et vous connaissez la suite, comme on dit.
La pauvreté nous avait appris à tendre la main pour demander et, dès que nous le pouvions, pour redonner. C’est sans s’en rendre compte que nous sommes devenus chaleureux et généreux. À force d’avoir besoin d’amour, nous nous sommes habitués à faire plaisir aux autres. Tout ça s’est forgé comme la mousse sur les arbres, sans qu’on s’en aperçoive vraiment. Nous adorions surprendre un habitué du restaurant avec notre générosité en lui proposant gratuitement un deuxième bol de soupe ou en lui remettant une pointe de dessert emballée pour emporter à la maison. D’un jour à l’autre, l’amour s’est mis à germer dans nos oreilles pour écouter de plus près notre monde; sur nos paupières pour être certains de reconnaître nos clients à chaque visite; dans nos mains pour les éblouir chaque fois; et dans le fin fond de la coquille osseuse de notre cerveau où grandissait une créativité bienheureuse.
Cette énergie salvatrice a fait son chemin à travers nous, affectant au passage notre volonté, notre raisonnement et l’imagination constructive qui allaient nous aider à bâtir la réputation de notre restaurant. Chacun de nos employés apportait sa précieuse touche de magie! C’est ainsi qu’est née la tradition d’offrir un petit plaisir supplémentaire à nos clients après le repas. Durant ce fameux souper de Noël 1987, une de nos serveuses avait emballé de gros morceaux de sucre à la crème dans du papier ciré afin que chacun puisse en rapporter à la maison. Le lendemain, au poste dans mon étroite cuisine, j’ai décidé qu’on offrirait gratuitement un morceau de sucre à la crème à chaque client qui viendrait déjeuner. Chaque personne qui mangerait Chez Cora recevrait donc un chaleureux « Bonjour » en arrivant et serait remerciée d’une petite douceur à emporter en nous quittant. Oui, oui! Et la tradition persiste encore, 38 ans plus tard. N’hésitez pas à prendre votre sucre à la crème : un morceau pour vous et un deuxième pour moi!
Si vous avez envie de ravir quelques becs sucrés, voici la recette :
Ingrédients
3 tasses (750 ml) de cassonade pâle
2/3 de tasse (150 ml) de beurre fondu
2/3 de tasse (150 ml) de crème 15 % ou 35 %
2 tasses (500 ml) de sucre à glacer
Quelques pincées d’amour
Préparation
Beurrer un plat de 6 pouces x 10 pouces.
Dans une casserole, mélanger la cassonade, la crème et le beurre. Porter à ébullition.
À partir du premier signe d’ébullition, poursuivre la cuisson encore 5 minutes.
Retirer du feu. Ajouter le sucre à glacer en fouettant énergiquement à l’aide d’un fouet ou d’un batteur électrique.
Lorsque le mélange est onctueux, étendre dans le plat.
Laisser refroidir et couper en carrés.
Déguster avec modération et partager généreusement!
Cora
❤️
Tard un soir, je soulevais mes bras, palpais mes jambes; je tournais ma tête d’un côté, puis de l’autre comme si je conduisais un étrange transporteur. Ce corps vaillant dans lequel j’habite me transporte où je souhaite aller, un véritable véhicule vivant, composé d’une solide ossature, capable d’accommoder et de nourrir.
Je ne me suis jamais vraiment soucié du corps humain. Certes, je le côtoie chaque jour, je le vois faiblir et perdre son agilité lentement mais sûrement. Telle une pelisse portée mille ans, son revêtement se fendille, se craquelle, s’abîme et accumule les taches. Je n’ai pas aidé la cause en ignorant totalement les crèmes magiques qui auraient pu ralentir la dégénérescence de ma peau.
Née entre terre et mer, dans une large baie, je me suis toujours perçue forte comme le roc des falaises gaspésiennes et vive comme l’eau des grandes marées. Beaucoup trop occupés à essayer de s’entendre et à trouver un compromis au bonheur qui leur manquait, mes parents sont passés un peu à côté de l’éducation de leurs marmots. Nos corps ont grandi en toute liberté; un peu comme les quenouilles sauvages des bords de routes.
Vitement obligés de gagner notre croûte, nous avons longtemps négligé de prendre le temps de nous connaître. Nous avons peu appris sur nous-mêmes jusqu’à ce que chacun, avec courage et détermination, découvre ses forces, ses faiblesses, ses talents et ses appréhensions. Nous avons pris de l’âge et me voici aujourd’hui en train de gruger ma soixante-dix-huitième année sur terre. Ce corps abîmé, fatigué et usé, me sert encore fidèlement. Comment pourrais-je le nommer? Persona, individu, anatomie, matière, corpus, substance, ou peut-être organisme? Quelle étrange chose que ce corps qui persiste à durer! Je suppose qu’il agit comme la maison qui ne se demande jamais qui l’habite; elle les héberge et les abrite, tout simplement.
J’apprécie tout ce que ce corps a été et, heureusement, tout ce qu’il s’entête toujours à faire pour moi depuis toutes ces années. Il ne gémit pas, même s’il émet des sons; il ne me maudit et ne me contredit jamais. Cette ultime merveille du monde mérite tous mes éloges et, un jour, quelqu’un devra déposer à ses pieds les plus belles tulipes de Hollande en mon nom.
Ce corps va-t-il rendre l’âme lui aussi et mourir un jour? Comment pourrai-je continuer sans lui? Lui qui gesticule, parle, s’agite et dit tout ce que j’ai envie de dire. Lui qui se heurte à l’adversité, prend soin de ma centrale de création et donne vie à plusieurs de mes désirs. Lorsqu’il est contrarié, agacé, fatigué ou mécontent, ce corps hausse le ton. Quelquefois, il me semble que ses pulsations cardiaques inventent des cavalcades inécoutables juste pour nous divertir. Jusqu’à ce qu’il expulse son dernier souffle, c’est ce vénérable corps qui me gardera vivante.
Que m’arrivera-t-il par la suite? Sans ce corps, que verrai-je dans le miroir? Qui serai-je dans le monde? Un fugace souvenir, une centrale nucléaire désactivée? Sans ces yeux, j’oublierai vite la beauté. Sans le pouvoir olfactif de ce nez, je délaisserai le parfum des fleurs et, sans cette motricité globale, je deviendrai une morte-vivante cherchant le repos éternel.
J’anticipe pourtant une imperceptible réconciliation de tout ce que je suis avant de ne plus être. Ce souffle de vie m’animera et se manifestera au centre d’un univers que j’aurai moi-même créé. Du moins, c’est ce que supposent les sages. Ma pensée, ma conscience, mon discernement et tout l’amour que mon cœur contient ne mourront point. Ce souffle, cette bienheureuse présence immatérielle dans un monde matériel, sera immortel. Et lorsqu’arrivera l’heure où le corps se décomposera, la maison de chair se transformera en millions d’étoiles filantes.
Quand mes doigts grimpent l’un sur l’autre sans que je puisse faire quoi que ce soit pour les empêcher de fuir, je reste tranquille et j’attends. Je savoure ce moment d’attente.
Je patiente avant que mes phalanges ne se disloquent, que mes paumes échappent leur contenu et que je ne puisse plus me dresser contre l’inévitable.
J’attends l’ultime spectacle où le corps s’effondrera et se renouvellera en millions de granules d’espoir et où le cœur arrivera enfin à la porte du paradis.
Mais le souffle demeure. Il cherche une autre maison pour loger la matérialité de son air; un genre d’état d’esprit paradisiaque que tout humain décédé pourra connaître.
Cora
♥️
Dans ma grande maison transformée en bibliothèque, il ne me reste plus qu’un seul petit coin pour insérer un nouveau livre sur une étagère. Tous les murs de ma cabane sont placardés d’étagères, un ramassis de succès de librairie que j’époussette depuis plus de trente ans. Dans ma verrière quatre saisons, j’ai une très longue table étroite sur laquelle s’empilent mes récentes acquisitions. Et la table déborde! Certes, je lis à outrance; souvent incapable de séparer le bon grain de l’ivraie.
En ce qui concerne les romans, je ne suis experte de rien. Pourtant, lorsqu’on me conseille un Dany Laferrière quasi toujours usagé, je lis la quatrième de couverture et je l’achète à n’importe quel prix. Je sais, je sais! Je suis une acheteuse compulsive lorsqu’il s’agit de livres. Je suis totalement incapable de résister aux délicieux bouquins de poésie qui affinent mon esprit. Comme je vis à la campagne, chaque semaine, mes promenades tournent autour des bouis-bouis de livres usagés, et il y en a tellement dans nos magnifiques Laurentides! Surtout lorsqu’arrive l’été, et qu’un peu partout, les gens tiennent des ventes de garage et étalent leur marchandise en plein soleil. J’ai souvent trouvé des bijoux de livres très peu malmenés, des classiques, quelquefois même des raretés à peine feuilletées.
J’aime les livres encore plus que la crème glacée ou le sucre à la crème! Bien sûr, il m’arrive de craquer pour un titre accrocheur avant même d’avoir lu la quatrième de couverture. Je crois sérieusement que mon amour des livres vire à l’obsession. Oui, oui! Je zieute, je reluque, je m’emballe. J’ai grandi, puis vécu en manque d’affection, de considération et, le pire, en manque d’amour. Serait-ce pour cela que je compense aujourd’hui en accumulant toutes sortes de beaux bouquins pour me tenir compagnie? Ces amoncellements de livres comblent certainement un vide existentiel. Chacun d’eux camoufle peut-être les barreaux d’une prison imaginaire.
Comment pourrais-je me libérer de cette dépendance compulsive à acheter des livres, aussi merveilleux soient-ils?
Mon pire défaut, mon vice, c’est justement d’être une acheteuse compulsive qui n'arrive pas à s’empêcher d’acquérir sans cesse de nouveaux ouvrages neufs ou usagés que je ne lirai probablement jamais, même à moitié. Il y a les véritables amoureux des bouquins qui les feuillettent avec égard, qui conservent quelques-uns de leurs favoris et les mettent à l’honneur dans leurs étagères, un peu comme moi. Et puis il y a la vraie moi, l’acheteuse maniaque qui ne réussit pas à arrêter d’acquérir sans cesse de nouveaux ouvrages que, tout probablement, je n’aurai pas le temps de lire. Mon amour des livres s’éteindra-t-il avec moi?
Les yeux mouillés, j’ai déjà donné six gros sacs IKEA remplis de mes meilleurs livres de cuisine à des organismes municipaux. Comme on m’a chaleureusement remerciée, peut-être vais-je récidiver avec des classiques et des romans que j’ai presque tous parcourus.
Comment vais-je m’en sortir? Je n’arriverai jamais à tout trier, et les jeter me briserait le cœur. Pour toutes sortes de raisons, j’aime encore chacun de mes livres et surtout ceux qui m’ont particulièrement appris à vivre, à m’exprimer et à écrire correctement.
Toutes ces pages qui me parlent, ces histoires inventées, ces lettres du dimanche, ces quelques livres publiés. Ma vie se résume à une accumulation de mots imprimés et précieusement conservés.
Cora
♥️
Aujourd’hui, que faire avec cet étrange thème occupant l’entièreté de ma caboche? Je plie et déplie mes mains; le froid glace mes dix doigts. Depuis quelques semaines, j’essaie d’animer ce cher clavier, mais tous mes jolis mots restent muets.
Trop tôt sans doute, mon petit moi dégringole et tombe dans le vide. Ma longue traîne de reine du déjeuner s’effrite comme une galette beaucoup trop cuite. Malgré mille miettes de mots, une abondance de Lettres du dimanche et de festins d’oiseaux, parfois même dans la langue de Shakespeare, les mots m’échappent désormais.
Que puis-je dire, que puis-je faire? Peut-être qu’un matin, ou à la brunante, ma lourde tête se videra tel un puits asséché. J’ai mal, je souffre. Mon monde est un immense déversoir de mots qui s’éparpillent, se disséminent, et quelques rares fois s’envolent. Ce continuel bourdonnement d’histoires dont je peine à me rappeler. Toutes ces lourdes phrases à requinquer; tous ces jolis mots que je commence à oublier.
Je ressens quelques fois ces bleus de l’âme, ces petites morsures du temps. Cet affreux sentiment d’être esseulée, rongée par la déprime ou l’angoisse. J’ai tellement écrit sur des choses joyeuses, sur le vrai monde qui attend mes lettres et qui me lit. Je ne peux que continuer à me coller sur mes précieux lecteurs, sur la présence d’autres humains, sur mes fantastiques semblables.
Je ne veux pas débarquer du tapis roulant de la vie. Peut-être vais-je tituber, tomber parfois, mais j’insisterai pour me relever. Je vais certes traverser des pertes, brûler des biscuits, manquer des rendez-vous, égarer des clés. L’important, c’est de ne jamais oublier l’humain à partir d’une rencontre, d’une émotion, d’une simple curiosité. Serait-ce ma façon d’échapper à l’esseulement?
Avec mon vieux déguisement de super héros, ressusciterai-je les oublis de ma mémoire, le hasard des mots, la suite dans mes idées? Mais, surtout, que puis-je faire pour freiner l’absence de plus en plus marquée de ces précieux mots? Une petite virgule suffirait-elle à changer le cours de ma vie?
La brume se dissipe, le matin se lève. Quelques rêves encore flous taquinent mes orteils. Tellement de mots tombent dans le vide; tellement de phrases besognent pour être écoutées.
Ces jours vieillissants ont ouvert un gouffre de stupeur, de lenteur et d’effarements. Mon corps penché sur mes mains dans le petit lavabo, le miroir qui me renvoie l’image de mon beau visage désormais blessé de cernes et de rides. Je cherche un joli mot, un filon d’idées. Une grimace m’apparaît dans la glace.
Tandis que dehors une famille de corneilles occupe mon gros pommier, je reste au chaud dans ma tanière, j’enlève la robe des pommes pour concocter un dessert. Quelle bonne cuisinière j’ai été, créatrice d’autant de délicieux déjeuners! Au paradis, quasi certaine, je nourrirai les anges et les archanges.
L’euphorie de la possession se dissipe assez vite. Il en va de même des obstacles qui ne sont en réalité qu’une série de leçons à apprendre. Aurais-je été trop dure avec moi-même? J’ai toujours essayé de faire de mon mieux. Je n’ai pas écrit pour performer, mais pour aimer mes lecteurs.
Comment survivre quand mes raisons de vivre s’amenuisent? Quand le travail et la famille ne justifient plus mes efforts, quand mes compétences ne sont plus sollicitées et que je me découvre de moins en moins utile avec pourtant du temps à revendre et encore un peu d’énergie. Comment vivre sans s’accrocher désespérément à des responsabilités que des plus jeunes ou d’autres assument mieux? Quel sens donner à une vie qui rétrécit?
Quelques sages philosophes me parlent de vie nouvelle, d’une vie sans autre raison de vivre que celle de la vie elle-même. Oui, oui! Fini la tentation de vouloir désirer, espérer, performer, prospérer. Je ne veux être que vivante, capable de lire et de tenir un crayon pour écrire ou dessiner.
Je me promets de modifier mon modus operandi. Je vais calmer la vieillotte avec quelques lignes de poésie, quelques haïkus; je vais reprendre le dessin, les grandes balades en Mini, peut-être même en Gaspésie. En continuant d’observer et de décrire au jour le jour mes petits bonheurs, mes paniques, mes surprises et mes tendres oublis.
Assagie et consentante, je patiente jusqu’au moment où la lumière mourante du jour allumera les étoiles!
Cora
♥️
À l’occasion de la fête des Pères, je partage avec vous ce récit : le moment où j’ai ressuscité la mémoire de mon père pour lui dire que je l’aimais.
Est-ce que je lui ai déjà dit? En pensée, je le voyais devant moi, traverser la cuisine de Caplan. Son immense corps, qui pourtant me semblait léger comme une plume, avançait tel un fantôme d’homme oublié. Il ne parlait presque jamais à maman. Elle-même l’ignorait la plupart du temps. Leurs conversations tournaient autour de ce qui s’avérait nécessaire. Je me souviens de cette douloureuse tristesse qui minaient nos jeunes années, à mes sœurs, frérot et moi, et celles des deux adultes s’appelant Papa et Maman. Quels rôles jouaient-ils au juste dans nos existences, à part travailler pour nous nourrir?
Souvent, en soirée, mon papa s’ouvrait d’un clic une petite boîte de sardines. Maman ripostait, je le savais trop. Elle le traitait d’affamé; lui rappelait qu’il était pourtant déjà bien assez gros. « Aussi gros qu’une montagne », qu’elle répétait à la voisine Berthelot. Papa prenait la grosse boîte rouge de biscuits soda dans la dépense, puis il ouvrait la porte vitrée du buffet et y prenait l’assiette rose de grand-maman Cora, sa mère. Je savais qu’il avait toujours un petit creux en soirée, comme si un vorace chagrin dévorait son cœur. Ça me rendait triste de voir maman l’insulter tandis qu’il mangeait en silence. Papa étalait avec ses doigts deux petites sardines étêtées et égouttées sur chaque craquelin. Puis, avec sa grande main, il noyait sa peine dans sa bouche toute grande ouverte. S’ensuivaient les « crounch crounch » bien audibles des craquelins et des petites sardines avalées d’un coup. Est-ce que je lui ai déjà dit que je l’aimais?
Pour s’amuser, la plus jeune grimpait parfois sur notre père étendu sur le divan. Assise à cheval sur son ventre, elle agrippait de chaque côté le tissu de sa chemise et donnait des coups de talons à ses chairs déjà meurtries par la vie. « Hop-là! », criait frérot qui essayait d’attraper au lasso les gros pieds enflés de papa. À tout coup, cette scène mettait maman dans une de ces colères! Elle m’ordonnait aussitôt de faire cesser le manège, mon père se révélant impuissant sur le sofa. Est-ce que je lui ai déjà dit que je l’aimais?
La nuit venue, j’entendais parfois maman déverser toute sa hargne sur mon père. Je pleurais, la tête enfouie sous l’oreiller. Je pleurais encore lorsque papa partait le dimanche après-midi ou le lundi matin avec sa valise de commis voyageur. Je devais chaque fois attendre cinq longs jours avant qu’il ne revienne. Est-ce que je lui ai déjà dit que je l’aimais?
La veille de son départ, lorsque maman repassait les chemises et les deux pantalons de papa, je l’entendais rouspéter à propos de la grosseur de mon père. Elle devait s’y prendre à deux fois pour bien étendre chaque jambe sur la planche à repasser sans compter la fourche, les poches et l’immense tour de taille de « son énorme mari », comme elle le répétait souvent. Elle rageait en étendant un carré de lin imbibé d’eau pour que la vapeur aide à lisser le tissu. Le lendemain de son départ, maman irait vider son sac de douleurs devant la voisine Berthelot, mariée à un instituteur de l’école du village aussi mince qu’un manche à balai. Quand mon papa quittait la maison pour aller gagner notre croûte, est-ce que je lui ai déjà dit que je l’aimais?
Je ne connaissais rien de l’amour à cette époque. En sais-je réellement plus aujourd’hui? Enfant, je pleurais en cachette lorsque je voyais mon père triste ou blessé. Une fois mariée, j’ai sangloté en silence quand je devais affronter mon trop-plein de solitude. Toute jeune, je me doutais que quelque chose ne tournait pas rond entre mes parents. Je voyais nos voisins et je constatais que, chez nous, l’affection entre les époux manquait tous les rendez-vous. Il manquait les becs que le voisin collait à sa Laurette derrière les oreilles; les sourires coquins qu’ils s’envoyaient et les fins de semaine passées en amoureux, sans enfants, au chalet. Entre nos parents, l’essentiel manquait. Même frérot avait même mentionné à grand-père Frédéric que papa ramenait la tristesse avec lui chaque vendredi soir lorsqu’il revenait de ses voyages d’affaires.
Un jour, je devais avoir cinq ou six ans, papa revint de voyage et m’appela « Coco ». Un tout petit mot qui me semblait aussi doux que les oreilles d’un chat. En comprenant qu’il m’appelait moi, Coco, pour la première fois, mon cœur d’enfant a tremblé de bonheur. Comme si la patte du chat s’était logée dans la paume de ma main. Pendant toute la semaine qui a suivi, ce tout petit mot me rappelait le visage de papa; ses yeux allumant des étincelles dans les miens. Est-ce que je lui ai déjà dit que je l’aimais?
Puis, un jour, nous avons quitté les falaises orangées de mon enfance. Mais la tristesse a déménagé avec nous et s’est installée dans nos maisons à Mont-Joli, à Sainte-Foy, puis en banlieue de Montréal, et finalement, même s’ils n’étaient plus que deux, elle les aura suivis à Sainte-Adèle, jusqu’à la mort de papa. Je suis devenue, moi aussi, une adulte à qui les mots doux, les regards tendres et les baisers manquaient.
Comme je vous l’ai écrit précédemment, c’est seulement aux funérailles de maman que j’appris la raison derrière la lourdeur de leurs chagrins. Maman, amoureuse d’un protestant anglophone, dut rompre avec lui. Mon grand-père a convaincu sa fille au cœur brisé d’épouser un homme bon. Un homme qui l’aimait comme un fou, mais qui n’a jamais pu la conquérir.
Il arrive que l’on sacrifie toute une vie dans l’attente de quelques baisers ou mots tendres soufflés derrière les oreilles. On imagine l’amour gros comme une montagne et, à force d’attendre, la montagne nous engouffre, mais elle n’est jamais assez grande pour remplir l’absence d’amour dans notre pauvre cœur.
Je n’ai jamais réellement appris à dire « je t’aime ». Ces mots manquants, cette courte phrase pleine de sens demeurée inédite, a alourdi la tristesse que je côtoyais depuis l’enfance. Aujourd’hui, vieillotte aguerrie, l’idée m’est enfin venue de ressusciter mon père pour lui dire que je l’aimais.
Oui, je t’aime, papa chéri. Tu as été mon premier amour et, je ne l’espère point, tu seras sans doute mon dernier. Si possible, envoie-moi de là-haut un ange voulant se matérialiser; un être bon au cœur bienveillant, un homme que j’aimerai autant que je t’ai aimé.
Ta Coco chérie.
Bonne fête à tous les Pères!
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